08.11.2008

De l'absurdité du système

Depuis trois années déjà, tout bon salarié français se doit d'offrir à la communauté un jour de salaire afin de maintenir en vie, le plus longtemps possible, les personnes âgées issues du baby boom, afin de leur verser, le plus longtemps possible, des pensions de retraite. Cette journée s'appelle "La journée de solidarité" et se déroule généralement le lundi de Pentecôte. Nous sommes en territoire laïc !

Les enseignants, évidemment, doivent eux aussi se plier à cette règle. Car ne l'oublions pas, l'enseignant français, avant d'être un fonctionnaire, est aussi, et avant tout, un salarié.

Depuis trois ans déjà, on leur demande de se rendre à leurs établissements respectifs, le lundi de Pentecôte, afin d'exercer leur métier gratuitement... Notons que les élèves, n'étant pas salariés, restent chez eux ce jour-là et profitent ainsi des joies des jours fériés devant la télévision, puisque leurs parents, salariés, travaillent gratuitement ce jour-là...

Difficile à suivre non ? Mais ce n'est là que le début...

Ces enseignants exercent donc leur métier, ce jour-là, gratuitement, sans élèves. Mais un enseignant sans élève est un enseignant mort. Aussi, afin de le maintenir en vie et de lui permettre de payer le plus longtemps possible les retraites des personnes âgées pour qui il travaille, ce jour-là, gratuitement, les chefs d'établissement ont pour mot d'ordre de les occuper. Au départ, on avait dans l'idée de leur apprendre la couture, la peinture sur soie, le macramé... Mais ça ne faisait pas très sérieux. Les chefs d'établissement se sont donc tous mis d'accord et ont mis en place des réunions de toutes sortes...

Ce jour-là, l'enseignant se réunit donc avec ses comparses. On les place généralement dans des salles de cours, emplies encore des ondes positives de la science et du savoir, afin de minimiser les effets du stress dû à l'absence d'élève... Des groupes d'enseignants sont ainsi formés.

On demande à chacun des groupes de réfléchir à des questions d'éducation majeures, vitales et nécessaires : "Gérer la violence scolaire", "Echec et réussite au sein d'un collège classé ZEP", "Orientation en fin de troisième", "Désorientation en début de sixième", "Section chinois en sixième", "Apprendre à lire : option du nouveau baccalauréat ?", "Comment faire des économies de photocopies", "Quelles autres réunions pouvons-nous mettre en place l'année prochaine", "Qui a volé l'orange ?"...

Durant des heures entières, l'enseignant tente de résoudre, avec ses acolytes, ces questions existentielles. Il est curieux, d'ailleurs, de voir, à quel point l'enseignant prend cette tâche au sérieux. Il est beau de le voir ainsi penché sur sa copie. Se grattant de temps en temps le front pour trouver une idée lumineuse. Prenant parfois la parole pour faire avancer le débat. Ecoutant les arguments des autres. Les prenant en compte. Mordillant nerveusement les branches de ses lunettes. Retournant au pas de course se chercher un café afin de donner un peu d'énergie à ses neurones.

Parfois les débats deviennent violents. L'enseignant n'est pas toujours d'accord avec ses camarades d'infortune. Même si l'enseignant est un petit animal pacifiste, il est difficile de ne pas s'emballer devant  des questions cruciales du type "Mettre une note sur vingt n'est-ce pas finalement stigmatiser l'élève en situation d'échec scolaire ? Ne doit-on pas, plutôt, mettre l'élève en situation de réussite, en utilisant par exemple des gommettes de couleur, ou pourquoi pas des smileys ou bien encore en cessant de noter et en demandant à l'élève de s'auto-évaluer"...

Mais l'allégresse reprend rapidement le pas sur les tensions intellectuelles grâce à quelques anecdotes amusantes, glissées çà et là, sur des élèves ou sur une expérience de cours atypique : l'enseignant se débarrasse ainsi de cette terrible angoisse, liée à l'absence d'élève.

A l'issue de ces réflexions, l'enseignant retrouve les autres groupes en salle de permanence, lors d'une réunion plénière de fin de journée. Chaque groupe est stratégiquement installé devant des tables de travail, toutes estampillées de citations d'élèves : "J + M = AESD", "Madame Machine est une...", "Je vé te n... à la fin du cour", "M. Machin est un...", "Cé Michal ki à volé l'orange"... L'enseignant se sent alors pousser des ailes... Grâce à lui, les élèves ont appris à exprimer leurs angoisses et maîtrisent parfaitement l'écriture poétique. Qu'il est beau de voir Quentin déclarer sa flamme à Myriam, en lui proposant de travailler sur un exposé sur la déesse grecque de la victoire, "Niké". Et puis ces marques d'affection envers leurs professeurs, passant par l'ironie et l'autodérision. Quel beau métier tout de même ! L'enseignant est donc prêt à partager, avec les autres groupes, le fruit de ses réflexions.

A la fin la journée, l'enseignant est gonflé de savoir. Il a la sensation d'avoir été utile à son prochain. Après avoir remercié son chef d'établissement, il repart donc chez lui, ragaillardi, impatient de revoir ses élèves et de mettre en application ce qu'il a appris.

Et les personnes âgées dans tout ça ? A la fin du mois, le salaire de l'enseignant n'aura pas changé. Au cours de la journée de solidarité, il n'aura rien produit, c'est-à-dire rien de quantifiable financièrement. Il n'aura donc, concrètement, rien versé aux maisons de retraite. Il est donc fort possible (et c'est la seule solution) que les chef d'établissements fassent parvenir au ministère un bilan de la journée. Le ministre se rend ensuite dans les maisons de retraite et met en place des réunions, avec des groupes de personnes âgées (certaiment d'anciens enseignants d'ailleurs !), afin de réfléchir au contenu des dossiers qu'il a précédemment reçus. Et tout cela gratuitement ! La boucle est bouclée !

Commentaires

L'année dernière cette "journée qui ne sert à rien qu'à nous em......" m'a tout de même été utile : pendant ces réunions j'avais pu corriger un bon nombre de copies de "bac blanc".
Je suis physiquement présent, sans plus, mais ne participe aucunement aux débats, compte-rendu et autres folklores : je copie en cela les mauvais élèves.
Quand à cette année, selon la date et le jour où aura lieu cette réjouissance, je compte ne pas du tout m'y rendre (PS : j'en profite car je ne suis plus qu'à 1 an de la retraite, et je me fiche grandement de ce que pourra dire l'administration)

Ecrit par : alpha | 14.11.2008

Chers collègues et estimés lecteurs de ce blog, pédagogues pratiquants, croyants et non pratiquants, ou simple sympathisants, je vous propose d'arpenter le pavé numérique, de tendre vos bannières bien haut, et de réaliser une manif virtuelle et potache. Je vous propose donc de copier un petit visuel du nom de "Dark OS" sur mon humble blog ( un p'tit clic droit et enregistrer sous ) et de le poster demain, jour de revendications et de raviolis à la cantine, sur votre blog afin de défiler ensemble dans les réseaux webesques.

Parlez en autour de vous, ça serait tout de même bien fendard de trouver demain sur les blogs de profs un signe de ralliement. A vous de voir ...

(je vous prie de m'excuser pour ce harcèlemnt à la limite du spam, ainsi que de l'emploi du vulgaire copié/collé, mais j'essaie de contacter le plus grand nombre d'entre vous...)

Ecrit par : proctor | 19.11.2008

Etant payée chaque mois de la même façon, je n'ai toujours pas compris en quoi, en effet, il peut y avoir une journée "solidaire".
D'abord je ne suis solidaire de rien, et s'il s'avérait qu'on nous demande de venir un jour férié, aucun souci: je serai dans ma salle.

Ecrit par : la nounou | 20.11.2008

@Nounou : tu serais solidaire alors...

Ecrit par : clochette | 20.11.2008

Hahahaha c'est tellement vrai :-) Moi, à ma grande confusion, j'ai toujours eu jusqu'ici une bonne raison pour ne pas participer à ces joyeuses journées auxquelles il nous était timidement "conseillé" de participer. Maladie, copies en retard, problème de voiture, cours de piscine, etc :D

J'espère tenir encore qq années comme ça.

Bonne continuation estimé collègue.

Ecrit par : pouv | 27.11.2008

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