15.10.2009
Retour à la normale
Souvenez-vous ! Il y a quelques temps des choses louches semblaient se tramer au sein de mon collège. Les élèves travaillaient, montaient calmement dans les couloirs, ils disaient bonjour, merci et au même revoir. Certains faisaient leurs devoirs. D'autres n'arrivaient plus en retard. On raconte même qu'un matin un élève aurait proposé à son professeur de lui porter son sac, le jugeant trop lourd pour une si jolie jeune femme. On a même pu voir de jeunes bambins pleurer à la fin d'un cours de français, refuser d'aller en récréation pour terminer leur conjugaison.
L'équipe enseignante tremblait de peur depuis quelques semaines. Chaque matin, nous entrions dans nos salles de cours à reculons. Quand un élève levait poliment le doigt pour demander la parole nous avions, pour la plupart, un mouvement de recul. Quand un autre se proposait pour effacer le tableau, nous déclinions l'invitation, préférant maculer nos vêtements de poussière de craie plutôt que de livrer notre vie aux mains de ce terrible bambin. Pire encore, nous n'osions corriger nos copies, craignant y trouver de l'anthrax ou autre poison perfide caché dans les bonnes réponses.
Mais aujourd'hui, l'équipe enseignante a retrouvé, enfin, ses repères. Tous ces signes n'étaient que de simples coïncidences. Une fausse alerte. Tout est retourné à la normale. Nos élèves ont retrouvé leur joie de vivre et leur innocence. Avec joie ce matin, j'ai pu par exemple constater une recrudescence de crachats dans les couloirs. J'ai aussi eu l'honneur d'assister à une bagarre, chose qui se faisait rare ces derniers temps, même si l'on prenait le temps de se poster, discrètement, au coin d'un couloir. Et une de mes collègues, une chanceuse, a connu, de nouveau, le bonheur de se faire insulter en plein cours.
...
Dès 8 heures ce matin, je savais que le pire était derrière nous. A peine étions nous entrés en cours, mes troisièmes et moi, qu'un élève se plaignit d'avoir été la cible d'une boulette de papier. Mon visage s'illumina alors d'un sourire. Enfin, je pus tous les punir, les laissant debout durant toute l'heure et attendant que le coupable se dénonce. Je ne vous cache pas mon appréhension. Je craignais un retour de sincérité : à tout moment je m'attendais à voir une main se lever et entendre une petite voix perfide m'annoncer "Madame ! c'est moi ! je suis désolé ! je n'ai su contrôler mon geste." Heureusement, cela ne se passa pas ainsi. Aucune petite voix. La lâcheté avait enfin repris possession de leurs jeunes esprits.
Durant l'heure suivante, bien qu'encore sur mes gardes, j'étais davantage détendue, l'épisode précédent aidant. Je n'eus pas longtemps à attendre. Un bruit innommable retentit dans les couloirs. O bonheur insoupçonné ! c'était mes sixièmes chéris ! Quelle joie que de voir leurs petits visages tout occupés à copier mille fois "je dois être silencieux dans les couloirs".
Et la journée s'acheva en beauté. Deux élèves me firent le plaisir de crier en plein cours et même de se lever sans mon autorisation et déambuler au milieu des rangs. Je ne les remercierai jamais assez. Avec frénésie, je remplis deux feuilles d'exclusion, dans un bégaiement d'extase je demandai au délégué de les conduire chez le CPE. Et mes deux bambins me firent un dernier cadeau, comme pour me dire "Excusez notre comportement de ces dernières semaines. Nous ne voulions pas vous effrayer ! Cela ne se reproduira plus : nous nous sommes égarés..." : ils me lancèrent un regard noir et l'un deux prononça ces mots, inoubliables, pour l'éternité ancrés dans ma mémoire "Ah oui ! vous ne voulez plus me voir ! Vous allez voir"... Douce menace raisonnant comme un quatuor à cordes dans mon âme.
Et ce soir c'est le coeur léger que je corrige mes copies et les décore de zéros délicieusement ornés.
Je savais que je pouvais encore croire en l'espoir.
21:13 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note


Commentaires
Tout baigne ; comme quoi il ne faut jamais désespérer.
...
Ca vaut ce que ça vaut mais bon : courage !
Bise du nord.
Ecrit par : Rémi | 31.10.2009
Pas besoin de courage Rémi !!! ;o) Tout roule ! mais merci pour ton commentaire !!!
Ecrit par : clochette | 01.11.2009
Ouf ! Il fait peur le début de ton article. J'ai bien cru que cela allait finir dans une violente scène de politesse ou dans un terrible calme dans les couloirs.
Mais tout est bien qui finit bien.
A te relire. Walter
Ecrit par : Un prof à l'envers | 01.11.2009
Chers collègues,
Sur l'école, Marine le pen vient de s'exprimer. J'ai été agréablement surprise, moi qui ne l'avais jamais entendue sur ce sujet. J'avoue, je diffuse ! Qu'en dites-vous ?
cf http://www.dailymotion.com/video/xb3px4_marine-le-pen-refonder-lecole_news
Ecrit par : Elsa | 11.11.2009
ça fait très peur... car beaucoup de choses justes cachent un discours plein de haine
Marine lepen est une femme intelligente, qui maitrise parfaitement la langue française et sait comment manipuler les mots pour manipuler les esprits.
Elle dit des choses justes sur l'école, elle s'est bien informée et sait de quoi elle parle, c'est vrai. Mais il y a derrière ça, derrière ce brossage conventionnel dans le sens du poil de la fourrure enseignante, des choses dangereuses...
Ecrit par : clochette | 11.11.2009
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