16.03.2008

Les orphelins de 16 heures... 6 mois après

Voici un mail, envoyé par le principal d'un collège classé ambition réussite, à propos du dispositif des "Orphelins de 16 heures" 

 

Objet : UN PRINCIPAL DE COLLÈGE DÉSABUSE

Bonsoir,

J'occupe depuis cette rentrée la fonction de Principal d'un Collège dit "difficile", classé "Ambition Réussite". 82% des élèves sont issus de catégories socioprofessionnelles très défavorisées. Un Collège ghetto, avec ses problèmes quotidiens, et les problèmes de violence dans le quartier.

Je suis très fier d'avoir travaillé pendant plusieurs années à Meaux, puis dans la banlieue de Lyon pendant 4 ans, et aujourd'hui ailleurs dans le Rhône. Fier d'être fonctionnaire de la République, d'assumer cette mission de service public tant décriée.

 Ce soir, ma fierté m'a abandonné. J'ai honte. J'ai surtout honte de devoir affronter le regard des professeurs, des surveillants, des partenaires extérieurs, des parents d'élèves et des élèves.

 Vous vous souvenez tous de la promesse de notre président de la République pour ne pas laisser les "orphelins de 16 heures" à la rue ?

 Vous vous souvenez des annonces de M. Darcos, Ministre de l'Education nationale, à propos de la mise en place de l'accompagnement éducatif, ce dispositif devant accueillir tous les collégiens de 16 heures à 18 heures ?

 La circulaire a paru au journal officiel le 13 juillet 2007. Je l'ai découverte en détails au moment même où je prenais mes fonctions au Collège X fin août, comme tous mes autres collègues Principaux de Collèges en Education prioritaire (près de 1500 Collèges dans toute la France).

 Je me suis mis en quatre pour mettre en place ce dispositif, car je suis un fonctionnaire responsable. J'ai mis mes opinions de citoyen dans ma poche, et j'ai tout fait pour que ce dispositif soit un succès.

 Je rappelle à tous que cet accompagnement éducatif devait concerner les élèves volontaires, encadrés par des enseignants volontaires.

 Sur 365 élèves, j'ai réussi à en convaincre 225: 61,5 % de l'effectif total. La moyenne dans le Rhône tourne autour de 28 %.

 Sur 47 enseignants, j'en ai convaincu 29. Je suis allé solliciter la MJC du quartier pour mettre en place un atelier de danse urbaine. J'ai sollicité le Centre social pour mettre conjointement en place l'aide aux devoirs, 3 fois par semaine. 100 % des élèves de 6ème étaient inscrits à cette dernière action. J'ai sollicité une compagnie artistique pour mettre en place un atelier d'écriture. Les professeurs ont ensuite proposé un atelier de sciences physiques, un club journal des collégiens, une activité escalade, trois groupes de soutien en mathématiques, deux groupes de soutien en français. J'étais en pourparlers avec un club d'échecs et un autre de rugby pour enrichir l'offre.

 J'ai même réussi à débaucher un danseur de la maison de la danse, qui vient de partir pour le cirque du soleil à Las Vegas....

 Tout cela a bien sûr un coût. Vous vous en doutez.

 L'Inspection académique et le Rectorat nous ont transmis courant octobre 2007 une enveloppe d'heures pour les professeurs et les intervenants extérieurs (pour ces derniers, ces heures devaient être transformées en vacations, payées 15 € de l'heure).

 Je disposais de 1476 heures. C'est à partir de cette enveloppe que je n'avais pas demandé que j'ai construit mon offre. J'ai informé les parents d'élèves, et le 12 novembre, les actions se sont mises en place. L'aide aux devoirs avait commencé dès le 20 septembre. Les élèves étaient pour la plupart d'entre eux très heureux.

 Début décembre, j'ai mis en paiement auprès du Rectorat les heures effectuées en septembre, octobre et novembre : 398 heures.

 Cet après-midi, mardi 29 janvier 2008, réunion officielle à l'Inspection académique. L'inspecteur d'Académie préside la réunion, flanqué de ses deux adjoints et de deux chefs de service. Configuration inhabituelle. Curiosité puis inquiétude.

 L'Inspecteur d'Académie ne le dit pas explicitement, car nous sommes tous soumis au même devoir de réserve. "Le dispositif n'est pas supprimé, mais on a réduit la voilure". On a seulement supprimé les heures pour le faire fonctionner. Au lieu des 1476 heures, je n'en ai plus que 397 pour terminer l'année scolaire. Cela vient directement du Ministère. C'est identique dans toutes les Académies, l'Inspecteur d'Académie nous l'a confirmé, comme s'il voulait nous consoler. Tous mes collègues sont dans la même stupeur (40 Principaux de Collège abasourdis).

 J'ai dépensé 1 heure de plus que ce à quoi j'ai droit. Et les heures effectuées en décembre et en janvier ne sont pour l'instant pas honorées (j'ai compté 221 heures pour ces 2 mois). Je n'en ai plus les moyens. C'est noble le bénévolat, mais, là, on atteint des limites...

 Concrètement, dès lundi prochain, 4 février 2008, toutes les actions décrites ci-dessus s'arrêteront, faute de moyens. Je ne vous fais pas de dessin.

 Oui, j'ai honte ce soir. Honte pour les élèves. Honte pour les parents d'élèves. Honte pour les profs. Honte pour les partenaires extérieurs. Je ne sais toujours pas comment je vais leur annoncer la chose.

 Merci M. Sarkozy pour vos promesses péremptoires. Merci M. Darcos pour avoir démontré la crédibilité du système éducatif français.

 Bonsoir les amis, vive la République.

26.11.2007

Inspection

Depuis 3 semaines, c'est la grande vague des inspections. A croire que le changement de direction y est pour quelque chose. Toutes les matières (ou presque) ont été atteintes par ce "fléau académique".

Je pensais y échapper cette année, ayant été inspectée il y a deux ans... Que nenni !! Toute l'équipe lettres sera inspectée cette semaine... et je n'y échappe pas ! Ma dernière heure sonnera vendredi après-midi. Avec mes sixièmes. Séquence poésie. Séance de lecture et d'écriture. Certainement de torture.

J'ai peur...

Je n'ai rien d'autre à ajouter.

Merci de votre attention.

16.11.2007

Tu ne les sauveras pas tous

Bagarres dans les couloirs. Crachats. Jurons. Insultes. Manque de respect. Jets de projectiles sur les profs. Dédain. Et au milieu de tout cela il y a ceux qui veulent réussir, s'en sortir. Ne pas devenir des stéréotypes. Faire taire ceux qui les méprisent.

De mon bureau, je les regarde avec peine. Ils travaillent. Ils se creusent la tête. Ils rêvent tout haut d'un avenir qui rendrait fiers leurs parents. Et les autres s'agitent. Bavardent. Rient d'un rire gras au moindre mot inconnu. S'enferment dans une tragique destinée : "De toute façon madame, tout le monde s'en fout de nous." On leur a dit tant de fois qu'ils n'étaient bons qu'à guetter en bas de leurs tours, qu'ils ont fini par le croire.

Et je suis impuissante face à cela. J'essaie pourtant. Mais le mal est fait. Je ne pourrai pas tous les sauver. Je ne suis qu'un être humain. La pédagogie différenciée n'est qu'un gros mot de théoricien qui ne connaît de l'école que la définition lue dans son encyclopédie.

 

19.10.2007

Solidarité

Hier c'était jour de grève. Il y avait plus de profs que d'élèves... Pourtant, pas de grève des bus, et les élèves ne viennent pas en TGV. Une seule explication : c'est beau la solidarité !

Enigme :

Pourquoi une classe de 10 élèves fait-elle autant de bruit qu'une classe de 25 ?

15.10.2007

Mauvais prof

Une seule réflexion, un seul mot, un seul regard peuvent bouleverser une journée entière et remettre en question toute une existence.

M. n'a pas réussi son contrôle. M. est pourtant brillante. Mais M. est aussi bavarde. Il est donc difficile de supporter M., malgré son "bon niveau".

Quand M. a vu sa note catastrophique, elle m'a regardée, de ce regard froid et noir, assuré et accusateur. Droite, fière, elle m'a lancée :

"Normal que j'ai eu une mauvaise note, vous nous interrogez sur des choses qu'on a jamais vues en cours."

Pourtant, on en a passé du temps. J'en ai gaspillé de l'encre et de la salive. J'en ai usé des craies. J'ai ressassé, répété. Mais, pendant ce temps M. bavardait. On a fait des exercices, étudié des textes. Mais M. rêvait. On a révisé, reformulé. Mais M. racontait son week-end.

Et aujourd'hui, je n'ai pas su contrôler ma rage. Je n'ai pas su ravaler ma fierté. Me dire qu'elle n'est qu'une adolescente, que je suis une adulte, que je dois passer l'éponge, que je ne dois ressentir aucune animosité. Qu'elle ne le pense pas. Elle ne sait pas ce qu'elle fait. Mais voilà, je me suis sentie blessée, humiliée, atteinte au plus profond de mon intimité. J'ai vu, dans ces mots, une image de moi-même salie, déshonorée, calomniée. J'ai éprouvé, même de la honte. Je n'avais plus d'estime pour même.

Et si j'étais une mauvaise prof finalement ? Et si elle avait raison ? Et si tout était de ma faute ? Et si je n'avais pas choisi le bon métier.

La culpabilité a envahi chacun de mes sens, a pénétré chacun de mes pores. Mon cerveau reptilien n'a pas supporté l'impact. Mon ego n'a pas su encaisser. Alors j'ai hurlé. J'ai vidé mon fiel. J'ai assassiné mon élève de mots durs. Je l'ai enrobée de ma colère. Je l'ai couverte de critiques. Je l'ai attaquée, humiliée. Je devais sauver ma peau. Coûte que coûte, il me fallait cracher cette honte. Retrouver ma fierté. Etre rassurée. Elle est devenue ma proie. Victime de mon amertume. Elle est devenue la cause de toutes mes souffrances. Elle a pris pour tous ceux qui ne comprennent rien à notre métier. Je ne la voyais plus, je les voyais, eux : nos accusateurs, ceux qui savent tout sans n'avoir jamais rien vu. Alors j'ai craché mon venin. J'ai expulsé ma haine. J'ai sauvé ma peau. Comme j'ai pu.

Pendant des minutes, qui m'ont paru des heures, j'ai hurlé.

Sur le coup ça m'a fait du bien. Puis elle est revenue, la culpabilité. Plus grande encore, plus forte, plus envahissante. Je n'aurais pas dû agir ainsi. J'aurais dû laisser glisser. Couler. Comprendre que ces attaques finalement ne m'étaient pas adressées. J'aurais dû. Je n'ai pas su. Mon ego a parlé avant ma raison.

Je ne veux pas être une mauvaise prof. Ils méritent mieux.

...

Mais il y a une justice. Elle a été vengée. J'ai purgé ma peine, en Tantale des temps modernes. Toute la journée, les bons gâteaux de l'aïd ont trôné, perfides, en salle des profs. Mes élèves, aussi, m'en ont offert des assiettes entières. Débordant de miel, de sucres, de graisse. Respirant de gourmandise. Mais je suis au régime. Je n'ai pas le droit d'y toucher. J'ai dû les regarder... et seulement les imaginer.

...

Sans rancune.

09.10.2007

Un poil de trop dans la main

Une fin de cours avec des troisièmes. Tout va bien. Un calme serein. Une ambiance de travail. Une heure agréable. Rien à signaler. Un jeune homme, perturbateur sous tout rapport, m'interpelle alors que je m'apprête à faire entrer la classe suivante.

"Madame, demandez à S. de vous montrer sa main !"

Aujourd'hui, ce jeune homme semble avoir quelque chose de sérieux à me dire. Je le connais bien. Sa voix résonne de manière trop adulte. L'affaire est grave. Il veut s'en débarrasser. Comme d'un poids terrible à ôter de sa pesante conscience. Je m'exécute alors aussitôt :

" - S. montre moi ta main..."

S., nonchalante et le visage tout sourire, comme à son habitude, exhibe fièrement l'intimité de sa main gauche.

" Ben quoi madaaame, c'est quoi le problème ?"

L'objet du délit me nargue. D'un air goguenard. Persifleur. Il me défie. Il est là le signe. La bête impudique. Le monstre ordurier. Le Mal. Rouge. Enorme. Obscène. Prenant toute la place sur cette peau encore fraîche d'enfance. Il se moque. Il a vu mes yeux s'assombrir. Il a vu mon visage blémir. Il a senti mes phalanges blanchir. Il a perçu le rythme croissant de mon coeur. Il a détecté les mouvements de mon âme, ne sachant choisir entre colère et tristesse.

"Tu as une croix gammée dessinée dans la paume de ta main, S. "

Le ton de ma voix est anormalement calme. Plus doux que jamais. C'est très mauvais signe.

Mais S. ne semble pas s'apercevoir que derrière la mer calme de mes yeux s'annonce un ouragan ravageur.

"Ben quoi ? je trouve ça joli..."

Ma voix devient alors chuchotement. Une mouche, même, devrait cesser de voler pour pouvoir m'entendre.

"On ne t'a jamais dit de ne pas dessiner des symboles dont tu ne connais pas le sens ?

- Ben non madaaaame, c'est quoi le sens ?"

Grande respiration. Compter jusqu'à vingt le plus rapidement possible. Ne pas réagir à son air naïf. Frapper de toutes mes forces dans un putching ball imaginaire. M'empêcher de hurler. Méditer en pensée. Chercher au fond de moi la tolérance, la compréhension, la philanthropie qui ont fait de moi, il y a quelques années, une pédagogue pleine d'espoir pour la génération future. Repousser, au plus loin, l'envie de mettre en marche mon cerveau reptilien. Puis parler. D'une voix pleine de miel et de douceur.

"S., tu sais ce qu'on va faire ? Tu vas me trouver le sens toute seule. Tu es assez grande après tout pour mutiler ton corps, tu peux donc faire de toutes petites recherches sur le sujet. Bien sûr, je veux être tenue au courant. Et lundi matin, tu m'apporteras tout ça et tu me diras ce que tu penses de cette croix que tu trouves si jolie.

- Ben madaaaame, c'est pas ma faute si...

- Chut... je préférais encore quand c'était un poil que tu avais dans la main. Alors fais ce que je t'ai demandé. On en reparlera Merci S.. Va en cours maintenant."

S. s'en va. Pour le moment, elle ne sait pas. C'est nuit et brouillard dans sa jeune âme. J'espère qu'elle comprendra, seule. Que je n'aurais pas à lui raconter les horreurs qui se tapissent au fond de sa main. Comme un tatouage prêt à prendre vie et à bondir pour dévorer son esprit trompé par les brumes fascinantes de l'interdit et du mal.

J'ai failli à ma tâche. J'ai honte. Je n'ai pas pu lui dire. J'avais peur de sa réponse... elle savait peut-être...

21.09.2007

Les bobos

Hier, on m'a traitée de Sarkoziste,

ça doit être parce que je ne suis pas syndiquée.

Au moins, ne me traite-t-on pas de bobo...

19.09.2007

Ne pas confondre laïcité et aveuglement

Un conseil pour tous les principaux et proviseurs en herbe : ne jamais organiser une réunion parents-professeurs le mois du jeûne.

Les parents motivés viendront, les parents curieux seront là aussi, les parents que l'on ne veut pas voir ne manqueront pas le rendez-vous. Mais tous évidemment seront affamés, harassés par une journée de jeûne et de travail. Vous aurez alors l'impression de vivre une soirée en accéléré. Perdu au milieu des bourdonnements incessants de questions sans réponse.

Tous s'agglutineront autour de vous, comme des abeilles autour d'une ruche. Voulant vous parler, avant les autres. Ne pas rentrer trop tard. Il faut que ça aille vite. Chacun doit préparer le repas du soir.

Mais c'est ainsi, l'administration ne pense pas à tout. Mes mamans abeilles et moi-même devons donc aller au plus rapide. Ne pas se perdre dans de trop longs discours. Et faire les frais d'une décision qui a été prise en notre absence.

Et puis, la plupart des mamans abeilles, en ce mois de jeun, doivent comme toujours, mais le ventre vide, s'occuper de leur toute jeune progéniture. La salle de classe devient une véritable nurserie. Les cris de l'après-midi sont devenus babils et voix enfantines. De toute façon, la principale l'a dit, ce soir, lors de la réunion plénière, les parents qui ne peuvent pas venir récupérer leurs enfants après les cours, pourront désormais les laisser au collège. Des professeurs s'en occuperont. On mettra en place des ateliers poteries, couture, macramé, miel... On pourra même se déguiser s'ils veulent... On a les diplômes pour ça. Les parents et moi-même sommes consternés. Mais nous laissons dire.

On ne s'entend plus parler. On essaie pourtant, du mieux que l'on peut, de remplir nos fonctions : maman abeille, malgré la faim, prend connaissance des exigences au collège et moi je pense déjà à mon lit. Je suis là depuis le matin, je n'en peux plus, je n'ai plus la patience, je n'ai plus l'envie. J'abrège donc mes souffrances et les leurs.

A la fin de la réunion, je n'ai finalement parlé à personne. J'ai passé mon temps à me justifier. A expliquer que non, je ne notais pas sévèrement, je les mettais simplement face à la réalité. A disserter sur le contenu de la trousse, sur l'utilité de la consultation du carnet de correspondance. A avertir une ou deux mamans sur le comportement de leur petit protégé. A leur dire que non, la réunion n'était pas encore terminée, que d'autres professeurs allaient venir se présenter. Et finalement à baisser les bras et à libérer l'essaim affamé. A leur souhaiter un bon appétit. Et à espérer ensemble que la prochaine fois, on réfléchira plus dans les bureaux de l'administration.

Vivement l'Aïd-El-Fitr. Nous serons consolés par les délicieux gâteaux au miel.

17.09.2007

Une journée ordinaire

6h30 : Le réveil sonne. Pas envie. Pas le choix. Je me bouscule et je me lève. Je ne me réveille pas. Allez. Il le faut.

8h : Salle des profs. La tête encore en week-end, le corps guère réveillé, je lance un "bonjour" endormi à cette masse qui me ressemble. Certains me répondent. D'autres grognent (ou ronflent). Le reste m'ignore.

8h10 : Plongeon dans mon casier. Rapide coup d'oeil. Un rapport d'exclusion, diverses notes de service, de la paperasse à trier, des informations à communiquer à l'équipe lettres. Du travail. J'avais pourtant tout nettoyé vendredi soir.

8h15 : Une longue journée m'attend. Brève visite à la machine à café. Mes boyaux se tordent. Ont compris que le week-end était bel et bien terminé.

8h20 : Correction de copies qui traînent dans mon sac. Je pensais pourtant avoir tout fait hier.

9h00 : Coup de fil à une troupe théatrale. La convention n'est pas passée au Conseil d'administration. Il manquait le numéro de SIRET. Qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas. Mais il manquait. Merci de me le donner. Autre coup de fil. Même blabla. Numéro de SIRET absent. Ca me fatigue. C'est quand les vacances. Je vous laisse mon e-mail. Merci.

9h40 : Squat au secrétariat. J'attends.

9h50 : Voilà le numéro de SIRET. Qu'est-ce que c'est au fait ? Je n'écoute pas la réponse. Ca ne m'intéresse pas. J'ai besoin d'un café. Merci.

10h00 : Il faut passer une commande de livres. Chercher les références. Trouver les prix. Multiplier par la quantité. Prendre un café. Mal à l'estomac. Ca passera.

10h30 : Rapide visite au gestionnaire. Moins je le vois, mieux je me porte. A croire que c'est son argent. J'ose, j'ai le culot, de lui demander un Velléda pour la salle des professeurs. Je dois communiquer quelque chose à mon équipe. Pas tout à fait la mienne. C'est juste de l'intérim. Quoi ? Qui en a demandé un vendredi ? Pas moi en tout cas. Ca coûte si cher que ça ? Il me le faut. Un point c'est tout. Merci.

10h35 : Je commence à établir le planning pour la prochaine réunion parents-professeurs. Interruption par le gestionnaire. Va-t-il me demander de rembourser le Velléda ou le dernier trombone qu'il m'a prêté ? Non. La commande dépasse le montant dont dispose le fond lettres. Trop de jargon pour moi. Enlevez ce livre ou celui-ci. M'en fiche. Commandez en vingt-cinq et pas trente. Tant pis. Merci. N'oubliez pas votre Velléda.

11h00 : Les convocations sont remplies. Coup de massicot. J'espère secrétement un accident du travail. Décidément c'est pas mon jour de chance, ma main est indemne.

11h10 : Au bureau de la principale adjointe. Il faut revoir le calendrier. Déplacer ça. C'est trop tôt. On fera les évaluations communes là. Oui comme ça ça a l'air pas mal. Est-ce que je lui demande si les heures sup' seront payées dans l'Education Nationale? Je n'ose pas. Travailler plus pour gagner plus. On y pensera plus tard.

11h40 : Est-ce que mes cours sont prêts ? Coup d'oeil à mon emploi du temps. Ne surtout pas oublier qu'avant d'avoir été gratte-papier professionnel, j'ai aussi été (et suis encore) prof...

12h : Il est l'heure de manger. J'ai à peine lu le texte sur lequel on va travailler la semaine prochaine avec les troisièmes. On verra ça cet après-midi. J'ai faim. Au menu ? Peu importe. Je mangerai n'importe quoi. Même du steack de kangourou.

12h40 : Club UNICEF au CDI. Les élèves les plus motivés sont au rendez-vous. Pour la plupart ce sont les miens. Ne soyons pas mauvaise langue... Premier moment de bonheur de la journée. On parle. On évoque les problèmes des enfants soldats. On projette. Coup d'oeil ému à la Déclaration des Droits de l'Enfant, rédigée en 1989. C'était le bicentenaire de la Révolution française. Je m'en souviens comme si c'était hier. Mon déguisement de sans-culotte. La Marseillaise. La maîtresse. J'étais en CM2...

13h30 : La première heure de cours de l'après-midi sonne. La première séance du club UNICEF s'achève. A la semaine prochaine. Si vous saviez comme je vous aime. Il me reste une heure pour bosser encore un peu. J'en profite aussi pour recruter quelques collègues sympas pour "se mettre" sur la liste du Conseil d'Administration. S'opposer au monopole syndical. Vaincre. Penser par soi-même. Guère le temps d'y penser en fait. J'ai du boulot.

14h15 : J'ai terminé de travailler sur la séance troisième de la semaine prochaine.

14h20 : J'inscris la date au tableau. Titre de séance. Objectifs. Numéros et pages des exercices du jour. J'attends mes élèves. Je trépigne d'impatience. Ma vraie vie m'attend. Enfin.

14h30 : Décidément, il n'y a qu'une chose que je sais faire, enseigner. Je dis bonjour, avec un vrai sourire sincère aux lèvres, peut-être le premier de la journée. On peut démarrer. J'adore mon métier. Même au milieu des bavardages.

16h30 : Fin des cours. Ils m'ont lessivée. Ils ont puisé toute mon énergie. Ce sont de véritables parasites. Mais j'aime ça. Je les aime. Je souris.

16h45 : Retour en salle des profs. Remplir les cahiers de texte. Coup d'oeil dans mon casier. Une convocation au secrétariat. Un problème avec les conventions... Encore ce fichu numéro de SIRET. On verra demain... Trop tard pour un café.

18h00 : Je monte dans ma voiture. Ma journée est finie. Deux heures devant élèves. Je ne sais combien d'heures à gratter du papier, à planifier, à gérer, à coordonner. Plus envie de compter. Mal au dos. Mal à la tête. Demain j'ai cours à 8h00. Pas le temps de penser. Je veux dormir. Ca doit être ça être fonctionnaire.

14.09.2007

Ne jamais vendre la peau de l'ours

Il ne faut jamais vendre la peau de l'élève avant de l'avoir maté

Cette fable-là s'en va vous le prouver.

 

Par un soir de septembre, un soir ensoleillé,

Une classe de troisièmes devait avoir français.

Jusque-là rien à signaler, tout allait bien :

Les cours, les heures avançaient bon train.

Aucune ombre à l'horizon, ni révolte, ni rébellion.

Le brevet en tête, les yeux braqués sur leur avenir

Tous semblaient bien décidés à travailler, à grandir,

Au grand bonheur du prof qui en été pourtant

S'était préparé à batailler, à serrer les dents.

 

Mais l'adolescence est l'âge de toutes les surprises...

Après le calme vient souvent la brise.

Le doux berger devient vite guerrier.

Et l'agneau gros loup affamé.

 

Oubliant leurs bonnes manières et leurs ambitions

Jetant au remblai leurs bonnes résolutions,

Ils devinrent, en un mercredi après-midi,

Des monstres, des diables, de véritables furies.

Et pénètrèrent dans la classe comme on prendrait un donjon !!!

 

Mais un enseignant a plus d'un tour dans sa besace.

Aussi leur demanda-t-il de sortir de sa classe,

Respirer un bon coup et y entrer de nouveau,

Comme les mignonnets bambins qu'ils étaient encore ce matin.

Mais à 15 ans bientôt, on n'a plus rien d'enfantin.

Sans attendre, tous, manifestèrent leur mécontentement

En un joyeux tumulte, scandé de miaulements.

Ce n'était plus un collège, mais une animalerie !

Il n'était plus pédagogue mais à la commanderie !

 

Car personne n'a jamais appris à ce tout jeune enseignant

A parler à des félins, encore moins à des mécontents.

Et nulle part on n'apprend à gérer une jungle d'adolescents,

Ni dans les livres, ni à l'Institut. L'improvisation alors

S'impose, devient théorie, se fait règle d'or.

Pendant deux heures durant, il leur fit donc copier le réglement

Les priva bêtement de récré et appela leur maman.

 

Moralité : Malgré trois ans d'expérience,

Les années passent, s'enchaînent et se ressemblent

Rien n'est gagné d'avance, tout est à rejouer

Il ne faut jamais vendre la peau de l'élève avant de l'avoir maté...

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