11.09.2009

Echec et mat

Au commencement, il y avait les peintures rupestres.

Les bambins étaient tous munis de dix doigts. Dans cette égalité parfaite, nul ne pouvait comparer leurs dessins : chaque mammouth avait sa particularité, sa qualité. Pas de notation barbare, pas de classement. Bambin préhistorique pouvait vivre pleinement. Sans se soucier de la concurrence.

Puis Charlemagne décida qu'il fallait changer la règle : on ne pouvait laisser croire aux bambins de la nation que l'égalité parmi les hommes était un acquis. Il créa l'école. Bambins au sang bleu et autres bambins des villes fortunés eurent alors la chance de pouvoir apprendre le latin, les mathématiques, la philosophie. Bambins des champs durent travailler pour subsister. Plus de peinture sur les parois des grottes, pas de latin, pas de mathématiques. Les bambins des villes grandirent, les bambins des champs vieillirent. Sur ce modèle d'élite, la société se bâtit, petit à petit. Les bambins des villes, devenus grands, firent les lois. Les bambins des champs les subirent, sans broncher, sans sourciller, ne sachant pas les lire. Et la "Gaule" continuait de tourner.

Tout la Gaule, non ? Seul un irréductible gaulois, du nom de Jules, décida de changer la donne ! En 1885, contre l'école de Charlemagne, il batailla, vaillamment ! Il instaura l'école gratuite, laïque et obligatoire. Jusqu'à seize ans, à peu près, bambins des villes et bambins des champs devaient se retrouver dans les mêmes salles de cours. On continua de leur enseigner le latin, les lettres et les mathématiques. On ajouta des cours de morale (il fallait bien remettre bambin des champs sur le droit chemin...), des leçons de chose, de l'histoire, de la géographie... A l'âge de dix ans, tous les bambins devaient passer un certificat leur permettant d'accéder au niveau supérieur : bambin des villes l'avait  généralement du premier coup, bambin des champs, qui devait continuer de s'occuper des champs et n'avait ni le sou, ni le temps pour travailler correctement, le ratait le plus souvent. Jules Ferry appela cela "l'école de la République", reposant sur trois grands principes : liberté, égalité, fraternité.

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Puis arriva 1975 ! Le ministre de l'époque désirait plus que tout participer à l'effort de la République et permettre à bambin des champs (qui  était devenu bambin des cités...) de côtoyer bambin des villes... Il instaura alors le collège unique ! Quelle merveilleuse idée que de permettre à toute une génération d'accéder à la connaissance ! Sans distinction ni de race, ni de couleur, ni de religion, ni de statut social... C'était la naissance de la "communauté éducative" !!! Des collèges s'érigèrent dans tous les coins de France. Le besoin de main d'oeuvre se fit alors ressentir, on alla chercher de la main d'oeuvre en Afrique, les bambins des cités se multiplièrent. Mais on ne savait où les loger :  on les parqua autour des villes et on décida alors de créer, dans ces lieux, dans le seul but de les pousser à la réussite, des zones éducatives prioritaires (ZEP), zones dans lesquelles ils se retrouveraient tous et pourraient, dans un même effort, devenir des citoyens modèles, fiers de la culture et des valeurs françaises, fiers de ce pays d'accueil !

Année après année, chaque nouveau ministre de l'éducation voulut apporter sa petite brique à ce grand et merveilleux édifice qu'était la ZEP, projet ayant pour noble but de lutter contre l'échec scolaire !!! Chacun y alla donc de son sigle, de sa réforme. Il fallait d'abord conduire 80% d'une génération au baccalauréat. On réforma alors les programmes scolaires. On permit à toute une génération d'apprendre l'Anglais dès l'école primaire. Mais pour cela il fallait sacrifier quelques heures de français et de mathématiques. Peu importe ! Le sacrifice n'en valait-il pas la peine ?

Puis, on s'aperçut, qu'étrangement, malgré l'augmentation du budget de l'Education nationale, de plus en plus, les bambins (des villes et des cités confondus) ne savaient plus écrire, ne savaient plus lire. On réforma alors la méthode de lecture : le bambin apprit d'abord à reconnaître le mot, il apprendrait plus tard son alphabet... On reforma aussi le corps enseignant, lui demandant d'oublier les anciennes méthodes, d'appliquer les nouvelles et de cesser de crier au scandale...

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Mais le niveau en mathématiques semblait lui aussi baisser dangereusement. On allégea alors le programme : le bambin roi ne pouvait en effet supporter ce rythme effréné. On ôta donc quelques heures de mathématiques pour les remplacer par des heures d'informatique, autrement appelées B2i ! Encore un beau sacrifice ! Il fallait vivre avec son temps !

Cependant, tout cela manquait encore d'organisation ! On ordonna donc aux établissements de mettre au point un projet d'établissement ! Dans les ZEP, il fallait privilégier l'apprentissage de la langue : arriva alors le Chinois, l'Arabe, l'Italien, le Japonais. Ne pouvant accabler nos chers bambins, il fallait alléger l'emploi du temps : sacrifions quelques heures de français ou de mathématiques ! Allégeons le programme d'histoire : il faut se tourner vers l'avenir !

Malgré toutes ces réformes et cette bonne volonté, les bambins ne connaissaient plus leur grammaire, ne savaient plus lire en sixième et avaient des difficultés à écrire. On résolut donc le problème en remplaçant le terme "grammaire" par l'ORL (Observation Réfléchie de la Langue) à l'école primaire. On laisserait les enseignants du collège insuffler à tous ces bambins les termes jargonnant, tels que COD, COI, complément du nom et autre attribut du sujet, tout en ne prononçant jamais le terme de "grammaire" (il ne fallait pas traumatiser les jeunes esprits de nos bambins...) : c'était l'ère du "décloisonnement" ! La grammaire au service du texte ! Encore une noble cause pour laquelle tout sacrifice serait légitime !

Et ces réformes permirent en effet de mettre sur un pied d'égalité bambin des cités et bambin des villes : ils savaient parler Anglais dès le CP, étaient capables de multiplier à l'aide d'une calculatrice dès le collège et pouvaient reconnaître un nom commun en troisième... Quant à l'Histoire de France, tant pis s'ils ne la connaissaient pas sur le bout des doigts : il fallait regarder devant soi !

...

Il y a peu de temps, le constat fut le suivant : si les élèves étaient en échec, c'était de la faute des enseignants et des programmes ! Les enseignants étaient mal formés et les programmes étaient déformés ! Il fallait donc de nouveau réformer !

On refit les programmes, on reforma les enseignants, on supprima les IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres), on décida de recruter à BAC +5. Entre temps, on supprima la nouvelle méthode de lecture pour revenir à l'ancienne, on remit en place le calcul mental, on augmenta le nombre d'heures d'Anglais... Mais pour tout cela, il fallait de l'argent : on supprima donc des postes d'enseignants et on augmenta le nombre d'élèves par classe. Après tout, enseigner à trente-cinq élèves en lycée ce n'était pas si compliqué ! Et puis en ZEP, vingt-cinq élèves pouvaient tout à fait cohabiter et progresser... Pourvu qu'on mette des portiques à l'entrée pour gérer l'entrée des armes...

...

Et pourtant, la violence augmentait, le niveau diminuait, le fossé entre bambins des cités et bambins des villes se creusait, les collèges privés se remplissaient... A qui la faute ? La faute de l'élève, génération zapping, incapable de se concentrer ? La faute de l'enseignant, bobo révolutionnaire, toujours opposé aux réformes ? La faute à "On", fidèle serviteur du Ministère qui n'a plus vu un élève depuis quarante ans et qui pourtant continue d'imposer ses réformes ? La faute à l'école qui ne sait pas s'adapter à la société ? La faute du collège unique, belle utopie qui fait croire à nos bambins que nous sommes tous égaux face au savoir et la naissance ? La faute à Voltaire ? La faute à Rousseau ? (qui ne sont plus beaucoup enseignés...)

...

Quoiqu'il en soit, il n'existe à l'heure d'aujourd'hui qu'un seul et unique moyen pour lutter contre l'échec scolaire. Nous en sommes  tous silencieusement persuadés... Cela ne demande pas un gros budget, cela ne demande pas de réformes monumentales, cela ne demande pas de revenir à l'ancien temps, car, qu'on se le dise, ce n'était pas mieux avant, c'était juste différent.

Il suffirait, peut-être, juste d'écouter bambin des villes et bambin des cités, il suffirait de les regarder. Aucune réforme ne fonctionnera tant qu'on leur fera croire qu'on est tous égaux devant l'éducation. Chacun à son talent et son talon d'Achille. Si bambin des villes est bon en mathématiques, il n'a peut-être pas la fibre artistique de bambin des cités. Si bambin des cités sait maîtriser la langue orale, il n'a peut-être pas les qualités scientifiques de bambin des villes. Le collège unique est une illusion moderne. Si on ne sait pas tous marcher au même âge, si on ne sait pas tous parler au même âge, si on ne peut pas tous rêver au même âge, on ne pourra pas avoir le même niveau scolaire au même âge... Chacun devrait pouvoir avancer à son rythme... Mais cela n'a aucun intérêt économique alors... Alors on réforme. Encore et toujours. Jusqu'à ne plus savoir pour qui on le fait...

01.09.2009

La sixième rentrée

Routine bien huilée. Pré-rentrée sans surprise. Toujours les mêmes têtes, les mêmes doléances, la même envie de revoir les élèves, mêlée d'une certaine appréhension.

On découvre la liste de nos futures classes, on catégorise, on connaît tous les élèves, on est un ancien, un pilier. Quelques conseils donnés aux nouveaux : on sait qu'ils vont souffrir, comme les précédents, comme nous-même il y a quelques années.

Tout semble pourtant si loin. Les craintes du débutant ne sont qu'un vague souvenir. Il n'y a plus de peur à la lecture des noms de nos bambins. Une certaine tendresse l'a remplacée : "Tu verras celui-là, il est pénible mais je suis sûre que tu vas bien l'aimer." Malgré nous, on s'est attaché à ces minots des quartiers difficiles. On aimerait les prendre sous notre aile longtemps, toujours. Les mettre à l'abri de l'argent facile des cités, les empêcher, le plus longtemps possible, de perdre leur innocence. On les aime nos minots, même si on sait que, cette année encore, ils nous rendront fous de colère, nous feront enrager, pester, détester parfois notre métier.

On monte alors des projets, le coeur léger. On organise, on planifie, on pense à eux. On fait tout notre possible pour les pousser dans le droit chemin, celui qui ne passe pas par la case prison, celui sur lequel il est inutile de semer des cailloux blancs pour se retrouver, celui où chaque rencontre est bonne à prendre.

C'est ma sixième rentrée. Ma cinquième dans ce collège qui, il n'y a pas si longtemps, m'effrayait. Je me sens grandie, utile, investie d'une mission. Je me sens chez moi, à ma place. Je suis moi. Ici et nulle part ailleurs.

02.04.2009

On aura tout entendu

Après une heure d'inspection, l'inspecteur à sa victime, moitié-gothique, moitié geek :

"Monsieur, votre cours allait à peu près. Mais vous mettez trop de distance entre vous et vos élèves. Vous portez trop de noir"

...

Je ne savais pas que l'Education nationale avait des actions chez Cosmo.

23.01.2009

Une fin de semaine ordinaire

Vendredi matin : arrivée 8h. La serrure de mon casier n'est maheureusement pas bouchée.  Il vomit déjà de documents de toutes sortes.

9 heures. Une heure de cours à rattraper avec mes troisièmes. J'ai comme un drôle de pressentiment qui me trotte dans la tête depuis ce matin, au réveil. L'heure se passe. Rien de grave n'est arrivé. Laissons les pressentiments au casier, avec toutes ces autres choses futiles.

10 heures. Récréation. Les policiers ont débarqué. Des élèves les ont caillassés. Je reste étanche à toute information extérieure mettant en péril mes chakras... Je souhaite rester positive aujourd'hui. Ce soir, c'est le week end.

Pause jusqu'à 11 heures. J'en profite pour corriger des copies. Etrangement, je me sens détendue. Les copies sont plutôt bonnes. Un sentiment de fierté s'empare de moi. Je le laisse profiter de cet instant rare.

11 heures. Confiante, je monte les trois étages qui mènent à ma salle. Aucun détritus. Pas de restes calcinés. Rien à signaler. Confiante j'entre la clé dans ma serrure. Le geste de trop. L'écorce de graine de tournesol s'enfonce vicieusement. Rien à faire. La serrure est bloquée. C'est la goutte d'eau. Je ne prendrai pas mes élèves cette fois-ci. Je les laisse en permanence. Je rédige un signalement interne "Serrure bouchée. Stop. Plusieurs fois cette semaine. Stop. Porte condamnée. Stop. Ras le bol général. Stop. Révolte intérieure". Je croise la principale. Je déverse mon fiel. "Madame, nous ne sommes pas en sécurité dans ce collège. Mes élèves sont en permanence. Marre de cette ambiance. Il faut faire quelque chose...".

Midi. J'oublie ma peine dans l'alcool la ratatouille servie à la cantine.

13h30. Retour en classe. Serrures bouchées. Coup d'épingle à nourrice. Rien à faire. La salle de ma collègue communique avec la mienne. J'hésite. Je me lance. Je dois faire cours. Mes élèves ont besoin de moi. Le brevet est à la fin de l'année. J'ouvre ma porte de l'intérieur. Mes élèves sont ravis de faire cours. Ils me sourient. Je les aime malgré moi, malgré tout.

15h30. Pause. La machine à café est cassée. C'est la tragédie de la journée.

15h40. Retour en cours. Rien à signaler. Je fais mon boulot de prof. Ils font leur boulot d'élèves. Je les aime. Encore et toujours. Je suis maudite.

16h30. Accompagnement éducatif. Avec trois élèves de troisième, nous révisons les classes grammaticales et les fonctions. Ils en savent des choses. Un sentiment de fierté reprend le dessus. Les petits soucis de la journée ne sont que de vagues souvenirs. C'est pour eux que je me lève tous les matins. Et ça vaut bien quelques serrures bouchées.

17h30. "Au-revoir madame. Passez un bon week-end. Reposez-vous bien. - Au-revoir mes petits. Prenez soin de vous. Ne me laissez pas tomber lundi. C'est pour vous que je vis".

19h30. Je sirote une bière. Elle a le goût du week-end. Pause sur ma vie jusqu'à lundi.

22.01.2009

Une semaine ordinaire

Lundi : Arrivée 9 heures. Je n'ai pas cours le lundi matin mais j'ai rendez-vous avec des parents. On me pose un lapin. Encore.

15h30. Départ de feu au troisième étage. Mes pieds jouent les extincteurs. Le soir, on apprend que des élèves ont sur eux des pistolets à billes. Une rumeur court : il s'agirait peut-être même d'un taser.

Mardi. Arrivée 8 heures. Rien à signaler.

Pause de 10 heures. Serrures bouchées. J'emprunte un compas. Je joue du crochet.  L'objet du crime : des graines de tournesol. Je débouche. Pause de midi.

13h30. Serrures bouchées. Je garde mon calme. J'emprunte une épingle à nourrice. Graines de tournesol et gomme à mâcher. Je joue une nouvelle fois du crochet. Je débouche.

Pause de 15h30. Serrures bouchées. Un deux trois. Je respire. Je me félicite d'avoir eu l'excellente idée de conserver l'épingle à nourrice. Je joue du crochet. Je débouche.

Mardi soir. Réunion parents-profs. Seuls les parents d'élèves pertubateurs ou absentéistes ont été convoqués. Malheureusement la salle de réunion n'a pas été bouchée. J'apprends que je dois éduquer leurs enfants. Un deux trois je respire. J'écoute. Je souris. J'encaisse. j'apprends que dire à une élève "c'est l'hôpital qui se fout de la charité est une insulte". Je doute de mes capacités en langue française. L'enfant roi est roi. Le prof est par définition en tort. Quoiqu'il arrive. Mes chakras se bouchent. Mes oreilles aussi.

19h00. Arrivée à la maison. Je me venge sur une boîte de Pringles. Envie de bière. Pas de bière.

Mercredi matin. Pas cours. Le collège vit sans moi. Et je ne m'en porte pas plus mal.

Jeudi matin. Arrivée 8 heures. J'apprends que la veille un de mes collègues s'est fait agresser verbalement. "A poil machin. Machin t'es un sale schtroumpf. Je vais te faire la schtroumpf. Gros schtroumpf". Aucune réaction de l'administration. Les élèves concernés se promènent en toute impunité dans le collège. On les acclame déjà comme des héros.

10 heures. J'ai cours. Je sors ma fidèle épingle à nourrice. J'ôte délicatement la gomme à mâcher qui l'obstrue.

Pause de midi. On parle de mon collègue à la cantine. On désigne deux volontaires pour s'entretenir avec la principale. J'en suis. On exige le conseil de discipline. Elle rechigne. On menace. Elle explique que, de toute façon, Machin ne s'en sort avec aucune classe. On garde notre calme. Ceci ne justifie pas cela. On menace de débrayer. Encore. On la laisse réfléchir. On obtient le conseil.

13h30. Débouchage quotidien de serrures. Cours.

15h30. Pause. Retour en salle des profs. On apprend que des élèves on fait entrer un serpent (mort) en salle d'arts plastiques.

15h40. Retour en cours. J'ouvre ma porte... avec une clé. De temps en temps, ça arrive encore.

16h30. Fin de mon cours. Je reste pour travailler un peu dans ma salle. J'entends hurler au feu. Départ de feu dans les couloirs. Quelqu'un l'a éteint.

16h40. J'entends de nouveau des hurlements. On égorge quelqu'un. Ou alors on répète pour une pièce de théâtre, pièce retraçant la vie du collège. Non. C'est juste une collègue qui a du mal avec sa classe. C'est peu dire. Impossible de travailler. Je range mes affaires. J'interviens dans le cours de la dite collègue. je fais la morale. Les élèves ne bronchent pas. Ils sont en sixième. Intérieurement, je me demande comment des élèves si petits peuvent arriver à transformer une salle de cours en la décharge publique qui s'étend sous mes yeux : papiers de bonbons, feuilles déchirées, graines de tournesol (tiens tiens... y aurait-il un lien ?), crayons cassés, stylos machouillés, chaises retournées, tables renversées. Pire que dans le pire de mes pires cauchemars. Je laisse ma collègue, gérer ce qu'il reste à gérer..

18h30. Suis contente de rentrer à la maison. Je sirote une bière. J'oublie peu à peu les tumultes de ma vie professionnelle. Retour à la vie normale. Mais inconsciemment, j'imagine déjà de quoi sera fait demain. Incendie ? Passage à tabac d'un collègue ? Introduction d'armes à feu dans le collège ? Menaces de mort ? Usage de pitbulls pour intimider le prof ? et le pire... faire cours dans le calme, le luxe et la volupté. 

09.01.2009

La provence sous la neige

Vivre et enseigner dans le sud a ses avantages. Nous sommes des privilégiés... Parfois, cependant, le climat n'est pas clément.

L'été, on a la chance de pouvoir travailler jusqu'en juillet. Mais parfois, les cours se terminent officieusement début mai, voire mi-avril quand le soleil est de bonne humeur. Les élèves, très indépendants et autonomes dans ces régions, savent que ce soleil de plomb pourrait nuire à leurs facultés intellectuelles. Ils troquent donc le cartable contre claquettes, casquettes et caleçon de bain et courent jusqu'à la plage la plus proche pour s'hydrater. La cour de récré déserte, décue de ne plus profiter des crachats et ordures de toutes sortes qui la jonchent habituellement, profite de ce repos de trois mois pour se refaire une santé. Les arbres, attristés par le fait de ne plus voir leurs branches mises à rude épreuve, arrachées, coupées, tordues, cassées, broyées, déploient leur feuillage, comme un appel au secours. Les oiseaux, les écureuils et autres chats errants sortent le nez de leur tanière, cherchant une âme généreuse, prête à leur jeter des pierres et à les torturer, bref à leur redonner le goût de la vie... Et les profs, ces pauvres êtres sans travail, sont désemparés : déçus de ne pouvoir enseigner, ils profitent de ce temps libre pour improviser des réunions pédagogiques, afin de mettre en place de nouvelles activités pour l'année scolaire à venir (jeux de cartes, trivial pursuit, pétanque)

L'hiver, on pourrait croire que nous sommes à l'abri, que nous avons la chance de pouvoir travailler, au frais, sans encombres... On se trompe, il est fréquent de nous voir obligés de rester à la maison, pour cause de météo capricieuse...

En effet, ici, on ne sait pas gérer la pluie. Et on gère encore moins bien la neige.  

Le provençal, le vrai, se voit totalement paralysé quand devant chez lui s'etend un champ enneigé... de plus d'un centimètre d'épaisseur.

Le provençal n'est pas équipé pour affronter les grands froids. A zéro degré, il reste donc chez lui. Il est effrayé. S'il doit sortir, pour une urgence, il doit se parer pour affronter le grand froid : il enfile des bottes lunaires, accumule les épaisseurs de tissu, enfonce un bonnet sur sa tête, n'oublie pas le cache-oreilles, et surtout, sort les raquettes, achetées il y a quelques années, lors de vacances d'hiver passées à Praloup...

Mais pas question d'aller au travail. Même avec la meilleure volonté. Ce serait trop dangereux. Il ne sait plus conduire. Il ne peut pas se déplacer. Et puis, de toute façon, les routes sont bloquées. On a pu voir des provençaux courageux, et dotés d'une véritable conscience professionnelle, qui ont tenté de poser leurs roues sur le bitume... Mais à peine ont-ils parcouru un mètre qu'ils se sont retrouvés au milieu de la chaussée, se voyant aussitôt rejoints par d'autres téméraires collègues, et immobilisant ainsi toute une région.

Nous ne sommes décidément pas équipés pour affronter ce type d'intempéries... Mieux vaut rester prudents et chez soi... à faire de la luge, des batailles de boules de neige, des bonhommes de neige et parfois, quand le temps le permet, les soldes.

Mais faisons taire les mauvais esprits. Le provençal n'est ni flemmard, ni profiteur. Le provençal est un travailleur et si, par hasard, il rate une journée de travail, c'est parce qu'il n'a pas le choix...

On a d'ailleurs pu voir, il y a quelques jours encore, dans certains quartiers marseillais, de jeunes gens intrépides, tentant, par tous les moyens, snow-board, luge, ski, mini-ski, et au risque de leurs vies, d'accéder à leurs lieux de travail...  La vidéo ci-dessous en est la preuve...

 

19.11.2008

Manif virtuelle

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08.11.2008

De l'absurdité du système

Depuis trois années déjà, tout bon salarié français se doit d'offrir à la communauté un jour de salaire afin de maintenir en vie, le plus longtemps possible, les personnes âgées issues du baby boom, afin de leur verser, le plus longtemps possible, des pensions de retraite. Cette journée s'appelle "La journée de solidarité" et se déroule généralement le lundi de Pentecôte. Nous sommes en territoire laïc !

Les enseignants, évidemment, doivent eux aussi se plier à cette règle. Car ne l'oublions pas, l'enseignant français, avant d'être un fonctionnaire, est aussi, et avant tout, un salarié.

Depuis trois ans déjà, on leur demande de se rendre à leurs établissements respectifs, le lundi de Pentecôte, afin d'exercer leur métier gratuitement... Notons que les élèves, n'étant pas salariés, restent chez eux ce jour-là et profitent ainsi des joies des jours fériés devant la télévision, puisque leurs parents, salariés, travaillent gratuitement ce jour-là...

Difficile à suivre non ? Mais ce n'est là que le début...

Ces enseignants exercent donc leur métier, ce jour-là, gratuitement, sans élèves. Mais un enseignant sans élève est un enseignant mort. Aussi, afin de le maintenir en vie et de lui permettre de payer le plus longtemps possible les retraites des personnes âgées pour qui il travaille, ce jour-là, gratuitement, les chefs d'établissement ont pour mot d'ordre de les occuper. Au départ, on avait dans l'idée de leur apprendre la couture, la peinture sur soie, le macramé... Mais ça ne faisait pas très sérieux. Les chefs d'établissement se sont donc tous mis d'accord et ont mis en place des réunions de toutes sortes...

Ce jour-là, l'enseignant se réunit donc avec ses comparses. On les place généralement dans des salles de cours, emplies encore des ondes positives de la science et du savoir, afin de minimiser les effets du stress dû à l'absence d'élève... Des groupes d'enseignants sont ainsi formés.

On demande à chacun des groupes de réfléchir à des questions d'éducation majeures, vitales et nécessaires : "Gérer la violence scolaire", "Echec et réussite au sein d'un collège classé ZEP", "Orientation en fin de troisième", "Désorientation en début de sixième", "Section chinois en sixième", "Apprendre à lire : option du nouveau baccalauréat ?", "Comment faire des économies de photocopies", "Quelles autres réunions pouvons-nous mettre en place l'année prochaine", "Qui a volé l'orange ?"...

Durant des heures entières, l'enseignant tente de résoudre, avec ses acolytes, ces questions existentielles. Il est curieux, d'ailleurs, de voir, à quel point l'enseignant prend cette tâche au sérieux. Il est beau de le voir ainsi penché sur sa copie. Se grattant de temps en temps le front pour trouver une idée lumineuse. Prenant parfois la parole pour faire avancer le débat. Ecoutant les arguments des autres. Les prenant en compte. Mordillant nerveusement les branches de ses lunettes. Retournant au pas de course se chercher un café afin de donner un peu d'énergie à ses neurones.

Parfois les débats deviennent violents. L'enseignant n'est pas toujours d'accord avec ses camarades d'infortune. Même si l'enseignant est un petit animal pacifiste, il est difficile de ne pas s'emballer devant  des questions cruciales du type "Mettre une note sur vingt n'est-ce pas finalement stigmatiser l'élève en situation d'échec scolaire ? Ne doit-on pas, plutôt, mettre l'élève en situation de réussite, en utilisant par exemple des gommettes de couleur, ou pourquoi pas des smileys ou bien encore en cessant de noter et en demandant à l'élève de s'auto-évaluer"...

Mais l'allégresse reprend rapidement le pas sur les tensions intellectuelles grâce à quelques anecdotes amusantes, glissées çà et là, sur des élèves ou sur une expérience de cours atypique : l'enseignant se débarrasse ainsi de cette terrible angoisse, liée à l'absence d'élève.

A l'issue de ces réflexions, l'enseignant retrouve les autres groupes en salle de permanence, lors d'une réunion plénière de fin de journée. Chaque groupe est stratégiquement installé devant des tables de travail, toutes estampillées de citations d'élèves : "J + M = AESD", "Madame Machine est une...", "Je vé te n... à la fin du cour", "M. Machin est un...", "Cé Michal ki à volé l'orange"... L'enseignant se sent alors pousser des ailes... Grâce à lui, les élèves ont appris à exprimer leurs angoisses et maîtrisent parfaitement l'écriture poétique. Qu'il est beau de voir Quentin déclarer sa flamme à Myriam, en lui proposant de travailler sur un exposé sur la déesse grecque de la victoire, "Niké". Et puis ces marques d'affection envers leurs professeurs, passant par l'ironie et l'autodérision. Quel beau métier tout de même ! L'enseignant est donc prêt à partager, avec les autres groupes, le fruit de ses réflexions.

A la fin la journée, l'enseignant est gonflé de savoir. Il a la sensation d'avoir été utile à son prochain. Après avoir remercié son chef d'établissement, il repart donc chez lui, ragaillardi, impatient de revoir ses élèves et de mettre en application ce qu'il a appris.

Et les personnes âgées dans tout ça ? A la fin du mois, le salaire de l'enseignant n'aura pas changé. Au cours de la journée de solidarité, il n'aura rien produit, c'est-à-dire rien de quantifiable financièrement. Il n'aura donc, concrètement, rien versé aux maisons de retraite. Il est donc fort possible (et c'est la seule solution) que les chef d'établissements fassent parvenir au ministère un bilan de la journée. Le ministre se rend ensuite dans les maisons de retraite et met en place des réunions, avec des groupes de personnes âgées (certaiment d'anciens enseignants d'ailleurs !), afin de réfléchir au contenu des dossiers qu'il a précédemment reçus. Et tout cela gratuitement ! La boucle est bouclée !

18.06.2008

Une autre page

Une nouvelle page de ma vie de prof se tourne, mécaniquement, comme régie par un dispositif dont j'ignore les rouages. Les pages paradent, sous un rythme régulier. Les années s'enchaînent, comme les jours, comme les heures.

Du mois de septembre au mois de juin, il ne s'écoule qu'une seule seconde.

Une seconde pour apprendre de nouveaux prénoms, une seconde pour les maudire et les aimer. Une seconde pour s'attacher à leurs visages encore poupins, une seconde pour observer leur métamorphose.

Une seconde pour leur montrer autre chose que cet extrémisme qui harponne leur innocence, une seconde pour baisser les bras puis se dire que tout est possible tant qu'on y croit.

Une seconde pour râler contre l'administration qui décidément ne fera jamais correctement son boulot même en une seconde. Une seconde pour finir par accepter les défauts de l'Homme.

Une seconde pour penser aux grands qui ont forgé ma carapace littérale, Voltaire, Hugo et autre Molière. Une seconde pour accorder ce niais de participe passé employé avec le malintentionné auxiliaire avoir.

Une seconde pour barbouiller en rouge colère une copie d'écolier. Une seconde pour remplir les bulletins des trois trimestres. Une seconde pour choisir le mot juste, pour ne pas blesser. Une seconde pour construire des rêves de carrière, une seconde pour démollir de grandes ambitions. Une seconde pour leur dire "au revoir", avec ce sanglot dans le coeur, identique à chaque seconde qui passe.

Une seule seconde pour ne jamais plus les oublier.

Une seconde pour vivre.

26.05.2008

Bravo collègue !

Qui aurait pu penser que Cannes, malgré ses strass, ses paillettes, sa superficialité, ses étalages impudiques de richesses, récompenserait L'éducation Nationale, avec Entre les Murs ?

Voilà une palme d'or qui tombe à pic, à l'heure où on crache sur les profs, où on rêve d'une école à deux vitesses, où on confond qualité de l'enseignement et économies ministérielles !

Merci cher collègue de français de nous avoir permis, quelques instants seulement, de goûter aux feux des projecteurs et de croire, encore un peu, en l'avenir d'une école juste et humaine !

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