21.09.2009

Aid Mabrouk

Il y a des jours, parfois, où j'espère obtenir une mutation ailleurs... Là où les élèves écoutent attentivement, là où l'absentéisme n'est pas une philosophie, là où une heure de cours n'équivaut pas à une vie entière...

Il y a des jours où je rêve de cet établissement idéal, où chaque heure de cours existe comme un souffle, une caresse. Pas de punition, pas de perte de temps. Je rêve d'élèves qui arrivent en sixième en sachant lire, écrire, compter. Je rêve d'une classe de troisième pleine d'espoirs, d'ambition, de projets. Je rêve de collègues qui arrivent en salle des profs avec le sourire, qui ne maudissent pas les élèves, qui ne remettent pas en cause le système, qui aiment leur métier, tous, tout simplement.

Je rêve d'une école idéale...

Mais dans cette école, je n'y aurais pas ma place. Je n'y serais qu'un meuble, au milieu de tant d'autres. Un meuble posé là, sur une estrade, un meuble qu'on écouterait parler, un meuble qui donnerait des numéros d'exercices que l'on fera le soir venu, sans penser, sans rêver de liberté. Un meuble inutile, qu'on ne voit plus, qu'on n'a jamais vu...

Dans mon établissement idéal, les élèves n'auraient pas besoin de moi. Un livre les contenterait. Une émission télé les comblerait. Dans mon établissement idéal, ils sauraient grandir sans moi.

Dans mon établissement idéal, mes élèves ne me diraient pas, le matin, que je suis belle, malgré la mauvaise nuit passée. Dans mon établissement idéal, je n'aurais pas, tous les matins, la sensation de monter les marches à Cannes, photographiée du regard par une foule d'admirateurs en culotte courte. Dans mon établissement idéal, les parents ne me diraient pas merci, prenant pour acquis mon amour pour leur progéniture. Dans mon établissement idéal, je ne rirais pas aux éclats, en plein milieu d'un cours ! Dans mon établissement idéal, je ne verrais pas le visage de mes bambins, illuminé par la joie de m'apporter des gâteaux, par le fait de me faire partager un bout d'eux, un bout de leur tradition. Dans mon établissement idéal, je n'existerais pas.

Je ne veux pas vivre un idéal. Je veux vivre ma vie.

11.09.2009

Echec et mat

Au commencement, il y avait les peintures rupestres.

Les bambins étaient tous munis de dix doigts. Dans cette égalité parfaite, nul ne pouvait comparer leurs dessins : chaque mammouth avait sa particularité, sa qualité. Pas de notation barbare, pas de classement. Bambin préhistorique pouvait vivre pleinement. Sans se soucier de la concurrence.

Puis Charlemagne décida qu'il fallait changer la règle : on ne pouvait laisser croire aux bambins de la nation que l'égalité parmi les hommes était un acquis. Il créa l'école. Bambins au sang bleu et autres bambins des villes fortunés eurent alors la chance de pouvoir apprendre le latin, les mathématiques, la philosophie. Bambins des champs durent travailler pour subsister. Plus de peinture sur les parois des grottes, pas de latin, pas de mathématiques. Les bambins des villes grandirent, les bambins des champs vieillirent. Sur ce modèle d'élite, la société se bâtit, petit à petit. Les bambins des villes, devenus grands, firent les lois. Les bambins des champs les subirent, sans broncher, sans sourciller, ne sachant pas les lire. Et la "Gaule" continuait de tourner.

Tout la Gaule, non ? Seul un irréductible gaulois, du nom de Jules, décida de changer la donne ! En 1885, contre l'école de Charlemagne, il batailla, vaillamment ! Il instaura l'école gratuite, laïque et obligatoire. Jusqu'à seize ans, à peu près, bambins des villes et bambins des champs devaient se retrouver dans les mêmes salles de cours. On continua de leur enseigner le latin, les lettres et les mathématiques. On ajouta des cours de morale (il fallait bien remettre bambin des champs sur le droit chemin...), des leçons de chose, de l'histoire, de la géographie... A l'âge de dix ans, tous les bambins devaient passer un certificat leur permettant d'accéder au niveau supérieur : bambin des villes l'avait  généralement du premier coup, bambin des champs, qui devait continuer de s'occuper des champs et n'avait ni le sou, ni le temps pour travailler correctement, le ratait le plus souvent. Jules Ferry appela cela "l'école de la République", reposant sur trois grands principes : liberté, égalité, fraternité.

...

Puis arriva 1975 ! Le ministre de l'époque désirait plus que tout participer à l'effort de la République et permettre à bambin des champs (qui  était devenu bambin des cités...) de côtoyer bambin des villes... Il instaura alors le collège unique ! Quelle merveilleuse idée que de permettre à toute une génération d'accéder à la connaissance ! Sans distinction ni de race, ni de couleur, ni de religion, ni de statut social... C'était la naissance de la "communauté éducative" !!! Des collèges s'érigèrent dans tous les coins de France. Le besoin de main d'oeuvre se fit alors ressentir, on alla chercher de la main d'oeuvre en Afrique, les bambins des cités se multiplièrent. Mais on ne savait où les loger :  on les parqua autour des villes et on décida alors de créer, dans ces lieux, dans le seul but de les pousser à la réussite, des zones éducatives prioritaires (ZEP), zones dans lesquelles ils se retrouveraient tous et pourraient, dans un même effort, devenir des citoyens modèles, fiers de la culture et des valeurs françaises, fiers de ce pays d'accueil !

Année après année, chaque nouveau ministre de l'éducation voulut apporter sa petite brique à ce grand et merveilleux édifice qu'était la ZEP, projet ayant pour noble but de lutter contre l'échec scolaire !!! Chacun y alla donc de son sigle, de sa réforme. Il fallait d'abord conduire 80% d'une génération au baccalauréat. On réforma alors les programmes scolaires. On permit à toute une génération d'apprendre l'Anglais dès l'école primaire. Mais pour cela il fallait sacrifier quelques heures de français et de mathématiques. Peu importe ! Le sacrifice n'en valait-il pas la peine ?

Puis, on s'aperçut, qu'étrangement, malgré l'augmentation du budget de l'Education nationale, de plus en plus, les bambins (des villes et des cités confondus) ne savaient plus écrire, ne savaient plus lire. On réforma alors la méthode de lecture : le bambin apprit d'abord à reconnaître le mot, il apprendrait plus tard son alphabet... On reforma aussi le corps enseignant, lui demandant d'oublier les anciennes méthodes, d'appliquer les nouvelles et de cesser de crier au scandale...

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Mais le niveau en mathématiques semblait lui aussi baisser dangereusement. On allégea alors le programme : le bambin roi ne pouvait en effet supporter ce rythme effréné. On ôta donc quelques heures de mathématiques pour les remplacer par des heures d'informatique, autrement appelées B2i ! Encore un beau sacrifice ! Il fallait vivre avec son temps !

Cependant, tout cela manquait encore d'organisation ! On ordonna donc aux établissements de mettre au point un projet d'établissement ! Dans les ZEP, il fallait privilégier l'apprentissage de la langue : arriva alors le Chinois, l'Arabe, l'Italien, le Japonais. Ne pouvant accabler nos chers bambins, il fallait alléger l'emploi du temps : sacrifions quelques heures de français ou de mathématiques ! Allégeons le programme d'histoire : il faut se tourner vers l'avenir !

Malgré toutes ces réformes et cette bonne volonté, les bambins ne connaissaient plus leur grammaire, ne savaient plus lire en sixième et avaient des difficultés à écrire. On résolut donc le problème en remplaçant le terme "grammaire" par l'ORL (Observation Réfléchie de la Langue) à l'école primaire. On laisserait les enseignants du collège insuffler à tous ces bambins les termes jargonnant, tels que COD, COI, complément du nom et autre attribut du sujet, tout en ne prononçant jamais le terme de "grammaire" (il ne fallait pas traumatiser les jeunes esprits de nos bambins...) : c'était l'ère du "décloisonnement" ! La grammaire au service du texte ! Encore une noble cause pour laquelle tout sacrifice serait légitime !

Et ces réformes permirent en effet de mettre sur un pied d'égalité bambin des cités et bambin des villes : ils savaient parler Anglais dès le CP, étaient capables de multiplier à l'aide d'une calculatrice dès le collège et pouvaient reconnaître un nom commun en troisième... Quant à l'Histoire de France, tant pis s'ils ne la connaissaient pas sur le bout des doigts : il fallait regarder devant soi !

...

Il y a peu de temps, le constat fut le suivant : si les élèves étaient en échec, c'était de la faute des enseignants et des programmes ! Les enseignants étaient mal formés et les programmes étaient déformés ! Il fallait donc de nouveau réformer !

On refit les programmes, on reforma les enseignants, on supprima les IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres), on décida de recruter à BAC +5. Entre temps, on supprima la nouvelle méthode de lecture pour revenir à l'ancienne, on remit en place le calcul mental, on augmenta le nombre d'heures d'Anglais... Mais pour tout cela, il fallait de l'argent : on supprima donc des postes d'enseignants et on augmenta le nombre d'élèves par classe. Après tout, enseigner à trente-cinq élèves en lycée ce n'était pas si compliqué ! Et puis en ZEP, vingt-cinq élèves pouvaient tout à fait cohabiter et progresser... Pourvu qu'on mette des portiques à l'entrée pour gérer l'entrée des armes...

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Et pourtant, la violence augmentait, le niveau diminuait, le fossé entre bambins des cités et bambins des villes se creusait, les collèges privés se remplissaient... A qui la faute ? La faute de l'élève, génération zapping, incapable de se concentrer ? La faute de l'enseignant, bobo révolutionnaire, toujours opposé aux réformes ? La faute à "On", fidèle serviteur du Ministère qui n'a plus vu un élève depuis quarante ans et qui pourtant continue d'imposer ses réformes ? La faute à l'école qui ne sait pas s'adapter à la société ? La faute du collège unique, belle utopie qui fait croire à nos bambins que nous sommes tous égaux face au savoir et la naissance ? La faute à Voltaire ? La faute à Rousseau ? (qui ne sont plus beaucoup enseignés...)

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Quoiqu'il en soit, il n'existe à l'heure d'aujourd'hui qu'un seul et unique moyen pour lutter contre l'échec scolaire. Nous en sommes  tous silencieusement persuadés... Cela ne demande pas un gros budget, cela ne demande pas de réformes monumentales, cela ne demande pas de revenir à l'ancien temps, car, qu'on se le dise, ce n'était pas mieux avant, c'était juste différent.

Il suffirait, peut-être, juste d'écouter bambin des villes et bambin des cités, il suffirait de les regarder. Aucune réforme ne fonctionnera tant qu'on leur fera croire qu'on est tous égaux devant l'éducation. Chacun à son talent et son talon d'Achille. Si bambin des villes est bon en mathématiques, il n'a peut-être pas la fibre artistique de bambin des cités. Si bambin des cités sait maîtriser la langue orale, il n'a peut-être pas les qualités scientifiques de bambin des villes. Le collège unique est une illusion moderne. Si on ne sait pas tous marcher au même âge, si on ne sait pas tous parler au même âge, si on ne peut pas tous rêver au même âge, on ne pourra pas avoir le même niveau scolaire au même âge... Chacun devrait pouvoir avancer à son rythme... Mais cela n'a aucun intérêt économique alors... Alors on réforme. Encore et toujours. Jusqu'à ne plus savoir pour qui on le fait...

01.09.2009

La sixième rentrée

Routine bien huilée. Pré-rentrée sans surprise. Toujours les mêmes têtes, les mêmes doléances, la même envie de revoir les élèves, mêlée d'une certaine appréhension.

On découvre la liste de nos futures classes, on catégorise, on connaît tous les élèves, on est un ancien, un pilier. Quelques conseils donnés aux nouveaux : on sait qu'ils vont souffrir, comme les précédents, comme nous-même il y a quelques années.

Tout semble pourtant si loin. Les craintes du débutant ne sont qu'un vague souvenir. Il n'y a plus de peur à la lecture des noms de nos bambins. Une certaine tendresse l'a remplacée : "Tu verras celui-là, il est pénible mais je suis sûre que tu vas bien l'aimer." Malgré nous, on s'est attaché à ces minots des quartiers difficiles. On aimerait les prendre sous notre aile longtemps, toujours. Les mettre à l'abri de l'argent facile des cités, les empêcher, le plus longtemps possible, de perdre leur innocence. On les aime nos minots, même si on sait que, cette année encore, ils nous rendront fous de colère, nous feront enrager, pester, détester parfois notre métier.

On monte alors des projets, le coeur léger. On organise, on planifie, on pense à eux. On fait tout notre possible pour les pousser dans le droit chemin, celui qui ne passe pas par la case prison, celui sur lequel il est inutile de semer des cailloux blancs pour se retrouver, celui où chaque rencontre est bonne à prendre.

C'est ma sixième rentrée. Ma cinquième dans ce collège qui, il n'y a pas si longtemps, m'effrayait. Je me sens grandie, utile, investie d'une mission. Je me sens chez moi, à ma place. Je suis moi. Ici et nulle part ailleurs.

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