30.11.2011
Le bateau coule
Cela fait cinq, quinze, vingt, trente fois que je commence ce post et l'efface. Je ne parviens pas, aujourd'hui, à exposer les faits, à dire le vrai, à rester objective... à être juste moi. Mais il faut que je l'écrive, que je le crie haut et fort. Que cet abcès purulent, qui me ronge depuis des semaines, éclate et éclabousse mon écran de sa putride réalité....
Je me lance...
Voilà quelques temps que l'on parle d'une réforme de mon métier. Voilà quelques années déjà que ceux qui nous gouvernent pondent régulièrement une ou deux lois concernant l'éducation. On a commencé par revoir le système de notation, réformer le lycée, diminuer les heures hebdomadaires de certaines matières, augmenter le nombre d'heures sup, réduire les postes, augmenter les effectifs, donner à certains collègues des tâches plus "administratives", demander à d'autres d'encadrer les équipes, de coordonner, mettre en place les projets. Pour chacune de ces petites modifications, il me semble qu'il y a eu une grève générale. Puis une manifestation. Puis une gueulante en heure d'information syndicale. Puis... Puis le mouvement s'est essoufflé.
Les gens en ont marre de voir les professeurs dans la rue. Ils en ont marre de voir leurs enfants "pris en otage", sacrifiés sur l'autel du syndicalisme. Alors, on n'écoute plus les profs, les profs ne s'entendent même plus entre eux. Moi la première, j'ai critiqué cette manie constante de faire grève, pour tout ou rien.
Diviser pour mieux régner...
Aujourd'hui, l'école est complètement dépouillée. Et cela n'intéresse plus personne. Diviser pour...
Aujourd'hui, j'entends les voix de mes collègues, habitués à battre le pavé, résonner (raisonner...) : "Si on se laisse faire, si on ne se fait pas entendre, notre métier mourra et les premiers à en pâtir seront nos élèves"... Je n'ai pas écouté, je ne les ai pas crus, je me disais que ceux qui nous gouvernent ne pouvaient pas délaisser l'école. Diviser pour...
Je ne dirai pas que je regrette de ne pas avoir suivi tous ces mouvements de grève ou d'avoir joué les "profs de droite". Je dirai juste que je regrette de ne pas avoir su voir à temps que ceux qui nous gouvernent étaient en train de massacrer, à coups de lois, à coup de médiatisation, mon métier. Je regrette simplement d'avoir pu croire un instant, une seconde, que ces grèves mettaient en avant l'intérêt des profs avant celui des élèves... Je regrette d'avoir eu l'illusion d'un monde meilleur, à venir. Diviser pour mieux régner.
Demain, il n'y aura plus d'inspecteurs dans les classes. Demain, l'école deviendra une gigantesque entreprise : une fabrique de cadres ou de crétins, suivant la couleur de ceux qui usent leurs fonds de pantalon dans les salles de cours.
Demain, le chef d'établissement sera le grand patron : il aura "droit de vie ou de mort" sur ses professeurs. Il demandera à ses employés de faire des projets, décorer la vitrine de l'éducation nationale, pour redorer l'image et de son établissement et de tout un ministère.
Demain, il n'y aura plus personne pour apprendre au prof de français à être un prof de français. Il n'y aura plus personne pour vérifier si Monsieur et Madame Machin sont de "bons profs". Le bon prof sera celui qui ornera au mieux la grande vitrine de l'Education Nationale ! Le bon prof sera celui qui saura trouver les bons mots devant son chef d'établissement ! Le bon prof sera celui qui mettra de bonnes notes ! Le bon prof sera celui qui saura sourire tout en courbant l'échine.
J'exagère à peine. Et c'est ce qui m'effraie le plus.
Je sais qu'il y a certainement des chefs d'établissement qui ont la capacité de faire la part des choses entre le prof-vitrine et celui qui bosse avant tout pour la réussite de ses élèves... Mais sincèrement, quel chef d'établissement, même le plus compétent au monde, saura trouver les ressources et le temps d'évaluer le prof de mathématiques, de français, d'histoire-géographie, de sciences, d'EPS, de langue, d'arts... Est-ce que le pêcheur juge le poissonnier ? Est-ce que le meunier juge le boulanger ?
Demain, mon métier aura changé. Je deviendrai cadre supérieur dans une grande entreprise. Je devrai, pour gagner ma vie, être en compétition avec mes collègues, me faire apprécier de mon chef d'établissement. Oublier mes élèves. Oublier que je suis prof de français.
Je regrette.
Je ne fais plus confiance en ceux qui me gouvernent. Le bateau coule. Restent, dans le ventre du bateau, de petits galériens, têtes blondes ou brunes, qui vont devoir apprendre à ramer.
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03.11.2011
Une valse à quatre temps...
Heure des faits : 10 heures
Circonstances des faits : un cours sur les substituts du nom (autrement appelés "reprises nominales", mais substituts ça fait plus sérieux, plus pro...)
Victime : un professeur de français pas si aguerri que ça finalement
Accusé : une classe de sixième
Moi (tentant avec grande difficulté de faire comprendre à mes chères têtes brunes le sens du triste mot "substitut") : "Substitut" est un nom commun de la même famille que quel autre verbe ?...
Un ange aurait pu passer... mais les anges se font rares ces derniers temps.
Dans un flot continu et croissant de réflexions en tout genre, allant de la réflexion toute personnelle sur le mot en question à un compte-rendu publique de la semaine de vacances passée, en passant par des jets d'interjections dignes d'un "De La Tourette pré-pubère" : "Vas-y ferme ta...", "Eh ! prends pas ma pochette platique", "Qu'est-ce que t'as dit sur ma mère ?", "Va te faire "substitutuer" toi-même !", une timide main s'est levée.
Moi (heureuse en ce jour de rentrée d'avoir justement retrouvé un substitut d'autorité) : Ecoutons la réponse de M. s'il vous plaît. Et toi, L., rends la pochette plastique que tu as empruntée à W. Quant à vous deux, C. et A., la prochaine fois que j'entends de tels propos je vous exclus tous les deux de cours avec un rapport de chez Monsieur Vaudois...
La dernière phrase je ne l'ai évidemment pas prononcée. Ce n'est qu'un artifice littéraire, me permettant, le temps de ce doux billet, de croire un bref instant en mon autorité naturelle... Dans la réalité, les nouvelles directives ministérielles nous interdisent en effet d'exclure un élève, sauf si ce dernier met en danger la classe. Autant vous dire qu'il est de plus en plus rare d'exclure et de plus en plus fréquent de passer l'heure de cours à canaliser, calmer, réprimander, menacer les élèves perturbateurs.
M. (fier d'être interrogé et de donner son avis sur la question) : Madame ? c'est quoi de l'eau plate ?
...
Un flash-back s'impose, chers lecteurs, afin de vous éclaircir quant au "Mais pourquoi cette question ?" qui a dû frapper vos esprits aiguisés.
Il faut savoir qu'un cours de français se déroule généralement en quatre temps, chacun de ces temps ayant sa durée et son intérêt pédagogique propre.
Le premier temps est le temps de lecture du texte.
Tout point de grammaire doit en effet avant tout reposer sur un texte, car "la grammaire, les enfants, est l'outil qui vous permettra de mieux lire et mieux écrire." Nous avons lu, en l'occurence, un extrait d'une fable de La Fontaine.
Le second temps repose sur le questionnement du texte.
Chaque question a pour but, évidemment, de diriger le cours vers le point censé être atteint en fin d'heure. Ici, il s'agissait de comprendre ce qu'était un substitut et à quoi servait un substitut (je vous promets, faites-moi confiance, qu'il a une réelle utilité, comme le fait d'éviter les répétitions ou bien encore d'apporter des informations supplémentaires).
Voici quelques questions que j'ai ainsi pu poser à mes jolis bambins, si fragiles, si intéressés, si sérieux, si soucieux de leur réussite...
Moi (bien droite dans mes bottes de pédagogue aguerrie, pendant que C. et A. au fond de la classe commençaient leur joute verbale... mais ne mettant pas en danger de mort les autres, j'ai dû faire comme si...) : Quelle expression du texte reprend le nom "le Héron" ?
Une jeune fille (bien droite dans ses baskets Hello Kitty d'adolescente en devenir) : C'est le mot "l'oiseau" Madame !
Moi (tout sourire mais un brin sévère) : Oui S. ! C'est exactement ça ! Mais j'aurais préféré que tu me donnes cette réponse en levant la main car tu vois, C. et A., au fond de la classe, n'ont pas entendu la réponse et pourtant on sait tous à quel point le cours de français les intéresse !...
Evidemment, C. et A. ont continué, sans sourciller, leur discussion... n'ayant pas relevé l'ironie... ni même entendu l'ironie... ni entendu tout court...
Moi (reprenant le fil du cours, afin de les mener là où je veux les mener...) : Donc on comprend que le mot "oiseau" remplace le mot "héron". Il nous permet de comprendre que le héron est un...
C. (qui s'est lassé de sa discussion philosophique avec A.) : Un poisson Madame !!!
Moi (professionnelle, même face à l'adversité) : Non C. ! Compère Brochet et Commère La Carpe sont des poissons. Le Héron est un oiseau. D'ailleurs à votre avis, que mange le héron ?
Les élèves (tous en coeur, excepté A. qui s'était lancé dans l'écriture d'un credo sur la maman de C.) : Il mange des graines Madame !!!
Remarquons, qu'à ce moment précis du cours, j'ai cessé d'insister sur le fait qu'il faille lever la main avant de répondre...
Moi (qui commence alors à ne plus savoir où je voulais les mener au départ) : Non ! le Héron mange du poisson. Il trouve sa nourriture dans les rivières par exemple. C'est pour cette raison qu'il est trés intressé par la Carpe et le Brochet. Ces deux poissons sont donc des poissons d'eau douce. Le brochet est un carnivore : sa bouche est pleine de dents. Vous connaissez l'expression "muet comme une carpe" ? cette expression vient de la forme de la bouche de la carpe. Bref... Qui me relève un mot ou un groupe de mots qui reprennent le nom "rivière" ?
Un jeune homme : "cotoyait" Madame !
Moi (commençant à trouver mes bottes de pédagogue aguerri un tantinet étroites) : Non, voyons ! "cotoyait" ne peut remplacer un nom puisque c'est un ... Qui peut me donner la nature grammaticale de "cotoyait" ?
Silence. 25 paires d'yeux me regardent. Même ceux de A.
Moi (regrettant quelques instants le doux brouhaha de C. et A.) : "cotoyait" est un verbe. Le verbe "cotoyer". Le héron cotoie la rivière, ce qui signifie qu'il est à côté de la rivière. "Cotoyer" appartient à la même famille lexicale que "côté".
Silence. 25 paires d'yeux ainsi que 25 bouches bées me regardent.
Moi (ayant tout à fait oublié où je voulais les mener et ne sachant quoi faire face à une classe qui ne sait pas ce qu'est un verbe) : Donc "cotoyer" est un verbe. C'est le nom "onde" qui reprend le nom "rivière". Souvenez-vous, nous avons déjà rencontré ce mot. Qui se souvient de la définition ?
Une main se lève : Ah oui Madame ! L'onde c'est l'eau douce !
Moi (retrouvant espoir et croyant de nouveau au doux pouvoir des anges) : Oui ! c'est exactement ça ! "Onde" désigne généralement l'eau douce. C'est-à-dire les rivières, les lacs, les fleuves etc. c'est-à-dire le milieu naturel dans lequel évolue un héron ou une carpe ou un brochet.
Je vous passe le reste du questionnement : l'essentiel étant d'en comprendre les tenants et les aboutissants. Jusque là, ils me tiennent et j'ai du mal à aboutir...
Le troisième temps d'un cours de français, en particulier d'un cours de grammaire, consiste à faire parler un texte grâce à un outil grammatical, ici, le substitut. Le troisième temps correspond à ce que je vous racontais en début de billet. Inutile donc de retourner le couteau dans la plaie en ressassant ce souvenir déjà devenu vieux.
Le quatrième temps a débuté à la question fatidique : "Madame ! C'est quoi de l'eau plate ?".
Ce quatrième temps, on n'en parle jamais à l'IUFM. C'est le temps de l'élève. C'est le temps que ne sait contrôler l'enseignant, que ne saura jamais contrôler l'enseignant, malgré toutes les charitables recommandations des inspecteurs.
Tout collégien maîtrise parfaitement ce quatrième temps : il consiste à mener le professeur vers un point situé à l'opposé total du point qu'il cherchait à atteindre en début de cours.
C'est ce temps qui transforme un cours sur les substituts du nom en une cours sur le cycle de l'eau ou sur la morphologie du héron et de la carpe. C'est ce temps qui vous amène à parler de la généalogie de Dark Vador alors que vous avez passé la soirée de la veille à préparer un cours sur l'amour courtois dans les romans de chevalerie. C'est ce temps qui vous amène à parler d'homosexualité alors que le sujet de départ était le thème de l'esclavage au XVIIIe siècle.
C'est aussi ce quatrième temps qui provoque, à la sonnerie de fin de cours, cette réflexion personnelle pleine de désarroi "L'heure est déjà finie ? ...".
Et vous regardez les trois pages de cours préparées avec application la veille (c'est un regard identique à celui que fait le coyote quand Bip-Bip lui a fait un mauvais coup)...
...
... et vous comparez avec ce que vous avez noté au tableau : le mot "substitut" écrit tout en haut du tableau (ou plutôt les cinq lettres "SUBST"... car vous n'avez pu écrire la suite, C. et A. vous ont interrompue à ce moment précis et vous avez complètement oublié de continuer ce mot), un dessin représentant vaguement l'idée que vous vous faites de l'idée d'un dessin représentant un héron, deux taches bleues censées représenter l'eau douce et l'eau de mer, deux dessins de poissons, un qui a la bouche ouverte (vous avez d'ailleurs imité avec votre propre bouche le dit poisson juste avant de faire ce joli dessin) et un second dont la machoire est pleine dent et qui a provoqué chez vous cette réflexion intérieure : "Mon Dieu ! Qu'il me fait peur ce poisson ! ça me fait penser que ce soir, ça va être "soupe" et rien d'autre", le mot "oiseau" séparé par une fléche du mot "héron", le verbe "cotoyer", les trois premières lettres étant soulignées pour rappeler sa filiation avec le nom "côté", les mots "noms", "groupes nominaux", un autre dessin mais impossible de vous souvenir ce que vous vouliez dire en écrasant ainsi votre craie sur le tableau...
Et c'est comme ça tous les jours ! Engagez-vous qu'il disait !
Demain, c'est promis, je ne me laisserai pas faire : aucune tête brune ne saura me détourner du droit chemin. J'irai là, au point exact où je veux les mener... à l'âge adulte, et dans le meilleur état possible. Croix de bois ! ...
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20.10.2011
Il y a des jours comme ça
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05.09.2011
A propos de Emilio Bouzamondo, 16 ans, auteur du livre "La suprématie des professeurs est-elle juste ?"
RONQUEROLLES (Val d'Oise), le 31 août. Dans un pamphlet d'une cinquantaine de pages, paru cet été, Emilio Bouzamondo, 16 ans, archétype du mauvais élève, règle ses comptes avec le corps enseignant. (Source : Le Parisien.fr)
Je suis d'accord avec ce garçon : l'école est loin d'être parfaite !
D'accord aussi pour admettre que certains profs, surtout les profs vieillissants accrochés comme des arapèdes à leurs établissements hyper cotés, n'ont plus rien à faire dans l'éducation nationale... J'irai même jusqu'à dire que je suis d'accord avec ce garçon quand il dit que certains de ses profs sont stupides... Ils le sont certainement : comme dans tout corps de métier, il y a des gens stupides.
Et plus encore : je suis entièrement d'accord avec ce garçon dans la totalité de ses propos. Il est en âge de se rebeller, de contester ! Il est en âge de dire que tous les adultes, et surtout ses profs, sont de sombres abrutis ! Il en a le droit car il n'a que 16 ans...
Ce qui me scandalise par contre, c'est la médiatisation de cette histoire ! C'est d'abord le fait que ses parents aient cautionné ce "pamphlet" et qu'ils l'aient laissé dans son ignorance d'adolescent en rébellion contre tout... et ensuite qu'une maison d'édition ait publié ce garçon, voyant en lui une poule aux oeufs d'or en culotte courte.
Et ce qui me révolte encore plus c'est que cette histoire, plutôt que d'être le départ pour une véritable discussion sur l'école, est une fois de plus, une excuse pour CASSER DU PROF.
On a tous eu un prof con, un prof glandeur, un prof alcoolique, un prof absentéiste, un prof gréviste... On sait tous ce qu'est un prof puisque nous avons tous été élève. Et nous avons tous une dent contre au moins un de nos profs. Alors, on profite de ce type de fait médiatique pour vider son sac d'adolescent brimé et y aller de son "les profs sont tous de gros glandeurs", "les profs n'ont pas à se plaindre, ils ne font que 18 heures", "les profs sont soit en grève, soit en vacances", "les profs sont tous imbus de leur personne", "les profs sont des ignorants", "les profs sont des gens blasés"...
Sauf que. Nous ne sommes plus des ados ! Il est peut être temps de grandir, d'oublier nos anciennes colères, nos anciens griefs d'ados vis à vis de ces profs qui ont pourri nos vies... Il est temps, je pense, de s'apercevoir que le métier d'enseignant n'est pas ce qu'on croit, il n'est pas ce que nos enfants nous racontent non plus... Il y a des gens incompétents dans une salle des profs, comme partout mais pas plus qu'ailleurs. Jamais il ne me viendrait à l'idée de critiquer les avocats, les ingénieurs, les caissières, de remettre en cause les compétences du corps médical et de sous-entendre que s'il y a de plus en plus de cas de cancers c'est parce que les médecins font mal leur boulot...
Je suis professeur. J'ai des collégiens. Je ne fais pas 18 heures par semaine comme certains aiment le dire... Je fais 18 heures devant élèves et mes cours ne se préparent pas par magie, et les copies ne se corrigent pas par magie !
Oui j'ai deux mois de vacances en été, mais je n'ai pas le quinzième mois comme certains fonctionnaires de catégorie A... C'est vrai aussi que j'ai des vacances scolaires... durant lesquelles je corrige, prépare et... je l'avoue me repose. Mea culpa.
C'est vrai aussi que parfois il peut m'arriver d'avoir des réactions injustes vis à vis de mes élèves, de donner des punitions stupides aussi.
Je suis aussi professeur principal de troisième. Chaque année je fais en sorte de laisser le moins possible d'élèves sur le carreau. Mais je n'ai pas de baguette magique. Je ne peux rien faire pour les absentéistes, pour ceux qui s'entêtent à poursuivre sur une voie inadaptée, malgré mes conseils et pour ceux dont les parents n'accordent aucune confiance en la décision des professeurs.
Je l'avoue : je ne suis pas parfaite ! Mais j'aime mon métier et je le fais du mieux que je peux. J'aime mes élèves et même si à chaque rentrée je râle, je suis heureuse de les voir progresser, grandir, apprendre, aimer apprendre.
J'aime mon métier et c'est un métier difficile, quoiqu'on en pense, fatiguant aussi, ingrat... Mais peu importe car ce métier je le fais pour eux, pour ce genre d'ado en rébellion qui a besoin d'être cadré par des adultes, d'être écouté aussi, d'être conseillé, dirigé,pris au sérieux... Les professeurs que critique ce garçon ne sont pas ceux qu'il faut blâmer... ce sont les adultes qui laissent ce garçon dans son ignorance qu'il faut condamner... C'est à cause d'eux que l'école ne peut évoluer.
Tant pis pour l'école, ça ne m’empêchera pas de continuer à exercer mon métier, avec amour.
14:25 Publié dans Sur les traces d'un prof | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : emilio bouzamondo, la suprématie des professeurs est-elle juste ?, enfant-roi
11.07.2011
Brevet des collèges 2011 ou comment manipuler les chiffres ?
Nous avons tous reçu un mail, plein de fierté, du principal du collège, annonçant les résultats de l'année au Brevet.
Les années passées, nous avions du mal à dépasser les 40% d'admis (ces 40% ne prenant pas en compte les non-inscrits et les absents). Ses résultats étaient tout à fait en accord avec la réalité : niveau de lecture très faible à l'entrée en sixième, idem pour les mathématiques, suivi à la maison inexistant, difficultés sociales etc.
Mais apparemment, les miracles existent puisque cette année, nous avons dépassé les 70% d'admis. Dans le détail, les résultats sont les suivants : 66,27% d’admis. 70,73% sur les candidats présents. 23 mentions au total dont 18 Assez Bien , 2 Bien et 3 Très Bien (soit 40,35%.
J'ai personnellement exulté devant de pareils résultats ! J'étais même plutôt très fière de mes élèves, de notre travail et de mon établissement.
Le travail fait avec les troisièmes (soutien après les cours, révisions en fin d'année, réunions diverses avec les parents, mise en place de projets etc.) aurait-il porté ses fruits ? Se seraient-ils donc tous mis à travailler en fin d'année, la moyenne annuelle, sur l'ensemble des troisièmes, étant d'environ 7/20 ?
Les mathématiques sont loin d'être ma spécialité mais il me semble tout de même qu'il y a une énorme différence entre la moyenne annuelle et les résultats annoncés...
Alors, j'ai réfléchi...
Et tout à coup les mots "socle commun", "Histoire des arts" m'ont explosé au visage.
Souvenez-vous du socle commun, de ces "gommettes" rouges ou vertes qu'il fallait coller pour dire si la compétence était acquise ou non. Cette année, les élèves ont été validés en masse car (je cite) "pas assez de temps pour aller dans le détail", "première génération à subir l'épreuve du socle donc soyons indulgents et valorisons nos élèves", "il faut apprendre à valoriser les élèves et chercher à augmenter vos notes", "vous n'êtes pas là pour donner le niveau seconde générale à vos élèves"...
Conclusion : pour le ministère, aujourd'hui, tous nos élèves ont suffisamment de gommettes vertes pour dire qu'ils ont... le "niveau".
En plus du Socle commun, une nouvelle épreuve s'est ajoutée au brevet des collèges cette année, celle de l'Histoire des Arts. En quoi cela consiste-t-il ?
Sur le papier, c'est très ambitieux et même très intéressant. Au cours de leur scolarité (de la 6e à la 3e) les élèves se constituent un dossier regroupant toutes les oeuvres artistiques qu'ils ont croisées, abordées, étudiées, dans des disciplines différentes. Cela peut concerner tout aussi bien la peinture ou la sculpture, que le cinéma, l'architecture, la musique, les arts du cirque, la littérature etc. Ainsi, en fin de collège, les élèves sortent avec une culture artistique suffisamment complète pour poursuivre au lycée...
Mais dans la réalité il en est tout autrement. Premièrement, aucun créneau horaire n'a été mis en place pour permettre aux enseignants d'aborder le thème de l'histoire des arts avec les élèves sans empiéter sur leur propre discipline. Cette année par exemple, j'ai consacré en moyenne deux semaines complètes (une dizaine d'heures) à l'étude d'oeuvres artistiques autres que les oeuvres littéraires. Mes élèves ont donc "perdu" 10 heures d'enseignement en français, matière phare au Brevet des Collèges...
En dehors des problèmes horaires, un autre problème s'est ajouté : les modalités de passation de l'épreuve. Aucune directive n'a été donnée. Chaque établissement a donc été obligé, (en début d'année dans le meilleur des cas, courant avril-mai, dans la précipitation, dans la plupart des cas...) de mettre en place ses propres modalités de passation.
Dans mon collège, nous avons pris en compte le niveau de nos élèves et leurs difficultés, notamment les difficultés liées à l'autonomie. Les élèves choisissaient donc l'oeuvre sur laquelle ils souhaitaient passer, et avaient droit aux notes personnelles pendant l'épreuve. Ajoutons à cela que la plupart des oeuvres ont été étudiées dans le détail en cours et qu'il suffisait en fait de ressortir le cours par coeur (ou la feuille de cours) pour obtenir une bonne note...
Et à la fin des épreuves, nous avons procédé à une harmonisation des notes au cours de laquelle on nous a fortement recommandé de "valoriser l'effort, valoriser l'élève, chercher le positif etc."
Résultat des courses : la moyenne à l'épreuve de l'Histoire des Arts doit être aux alentours de 13.5... Cette épreuve, étant coeeficient 2 à l'épreuve du Brevet des collèges, a donc permis à la majorité de nos élèves, malgré leurs difficultés et leurs lacunes, d'obtenir le brevet des collèges.
CQFD
...
Ainsi cette année, la moyenne des résultats en Français, Histoire-Géographie et Mathématiques valait presque la seule note obtenue à l'épreuve de l'Histoire des Arts... Au lycée nos élèves ne sauront pas plus lire, écrire ou compter, mais ils connaîtront les noms de Picasso et Le Corbusier par exemple... si leurs professeurs acceptent qu'ils gardent leurs cours de collège sur eux...
13:16 Publié dans Sur les traces d'un prof | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
22.04.2011
Je vous ai compris !
Enfin ! Le ministère nous a entendus !
Nous nous plaignons depuis de nombreuses années du manque de formation des jeunes enseignants ! Depuis tant d'années, nous hurlons notre désespoir concernant l'absence de véritable formation pédagogique au sein des IUFM de France et de Navarre ! Nous nous plaigons d'être jetés en milieu difficile sans armes appropriées.
Corps et âmes, nous avons donc réclamé une meilleure préparation des jeunes enseignants. Un contenu plus approprié à la réalité du terrain ! Nous avons lutté pour plus de pratique et moins de théorie ! Pour une formation continue en adéquation avec les établissements dans lesquels nous travaillons !
Un peu d'Histoire :
Autrefois, avant 2007 après JC environ, les jeunes enseignants, fraîchement moulus, le nez encore ruisselant du lait universitaire, avaient besoin de repères, que les IUFM ne leur donnaient pas. Des efforts, même si jugés insuffisants, avaient cependant été faits dans la formation continue.
On leur permettait de n'enseigner, la première année, que durant six heures devant élèves (soit une classe). Le reste du temps était consacré à des cours théoriques donnés à l'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM).
Durant ces six heures devant élèves, les jeunes enseignants, appelés T1 (Titulaire 1ère année), étaient pris en charge par une sorte de guide spirituel : le PCP (Professeur Conseiller Pédagogique).
Les PCP étaient, à l'époque, choisis minutieusement par les formateurs IUFM. Ils étaient "généralement" des professeurs aguerris, fiers de leur métier, droits dans leurs bottes, les mains et la sacoche tannées par le soleil de l'éducation nationale. Certains avaient en effet plus de quatre ans de carrière derrière eux, d'autres encore n'avaient pas accepté cette fonction pour la prime mirobolante qui leur était proposée (quatre-vingt-dix euros par mois à mon souvenir) mais par amour du métier, et la plupart, enfin, avaient tous été sélectionnées après candidature spontanée proposée à l'insu de leur plein gré !
Car le rôle du PCP n'était pas à prendre à la légère : il était une véritable béquille pour le jeune enseignant, il était celui qui l'accueillait, l'intégrait dans ce vase clos et sectaire qu'est une salle des professeurs. Il était à la fois formateur pédagogique et didactique et père ! Il était l'oeil ! Il était l'oreille ! Il était l'épaule ! Il était la tête et les jambes !
Grâce au PCP, le jeune enseignant pouvait, sans crainte, l'année suivante, endosser pour de vrai sa blouse professorale et propager la bonne parole au seins des ZEP, RAR, SEGPA, et Zut ! Et pourtant, on en a vu de jeunes enseignants pleurer lors de leur toute première véritable année à dix-huit heures devant élèves !
En effet, malgré cette préparation à l'IUFM (digne de celle d'une tortue ninja parfois), ils n'avaient pas été préparés à la réalité du terrain (cf mes premières années).
On ne les avait pas formés à la violence, l'indiscipline, les incivilités, les jets de chaise, de crachats, les concours de boulettes de papiers, les écorces de graines de tournesol dans les serrures, les chewing-gum sur les tables, dans les cheveux, les insultes racistes, sexistes, les hurlements, les claquements de portes, le tutoiement, les "va te faire" et autre "fils de". On ne leur avait pas dit que les mots "didactiques", "pédagogiques", "pédagogie différenciée", "séances disciplinaires", "décloisonnement", "séquence décrochée", "IDD", "travail en interdisciplinarité", "PPRE", "B2i", "référentiel bondissant" et autres mots jargonnants, ne leur permettraient pas de faire taire et travailler toute une ribambelle d'adolescents affamés de rébellion, plein de sève printanière, prêts à tout pour (je cite) "faire la misère au prof"...
On ne leur avait pas dit qu'à l'IUFM, on n'apprenait à faire cours qu'à des chaises... et que le reste viendrait avec l'expérience et quelques extinctions de voix.
Non ! Malgré toute la bonne volonté des formateurs et des PCP, on ne les avait pas préparés !
De nos jours :
C'est la raison pour laquelle nous avons râlé pendant de nombreuses années, et avons réclamé une véritable formation, une formation de terrain.
Et enfin ! Oui ! Une fois n'est pas coutume ! On nous a entendus ! Et on nous a répondu !!! Depuis deux ans, effectivement, les choses ont changé ! Le mammouth a été enfin dégraissé ...
Il n'y a plus AUCUNE formation !
Les IUFM, jugés inefficaces, voire inutiles ont été symboliquement fermés.
Les jeunes enseignants sont recrutés à Bac +5 (Master 2) et non plus à Bac +3.
Lors de leur deuxième année de Master, ils soutiennent leur mémoire et passent le CAPES.
A partir de janvier, c'est-à-dire après admissibilité aux oraux du CAPES (et non admission) et ingurgitation intensive de Guronsan, ils ont en charge plusieurs classes, soit dix-huit heures de cours devant élève, sans aucune formation préalable, parce que la pratique vaut toutes les théories du monde, c'est nous qui l'avons dit !
Par exemple, les étudiants de cette année prennent en charge durant six semaines les classes de ceux qui ont obtenu leur CAPES l'an dernier. Pendant ce temps, les T1 sont tous regroupés et suivent une formation intensive... formation qu'ils n'ont pas eu jusque-là, alors même qu'ils ont depuis septembre, c'est-à-dire depuis plus d'un trimestre, plusieurs classes en charge...
Ainsi, toute une génération d'élèves n'aura eu, en tant que professeurs, que de jeunes enseignants jetés sur le grill, sans aucun préavis ! La jeunesse forme la jeunesse !
De plus, tout jeune étudiant qui refusera de gérer seul sa classe (sans prise en charge par un pseudo-PCP) ne sera pas payé.
DEMAIN :
L'année suivante, tout ce petit monde (Etudiants et T1) sera propulsé dans les zones difficiles (les ZEP, RAR ou ECLAIR)...
On l'a demandé ! On nous a écouté ! De quoi nous plaignons-nous !?
Si cela ne nous convient encore pas, nous pouvons suivre l'exemple de nombreux jeunes enseignants : la démission ou le suicide. Les chiffres parlent d'eux-mêmes...
Et pendant ce temps, on nous parle de 2012...
18:14 Publié dans Sur les traces d'un prof | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
22.03.2011
In - compétences
J'ai de plus en plus de difficultés à comprendre ce qu'on attend de l'école, ce qu'on attend des élèves, ce qu'on attend des enseignants, ce qu'on attend de moi.
Depuis quelques années déjà, on nous fait comprendre, par injections homéopathiques du virus de la réunionite aigue, qu'il ne faut plus noter nos élèves, car la note chiffrée est trop subjective. Elle stigmatise l'enfant, l'empêche de progresser, le fige dans ses erreurs. On nous fait comprendre qu'il est temps à présent d'évaluer ce qu'il sait faire et non plus ce qu'il doit savoir faire et qu'il ne sait pourtant pas faire.
On nous demande donc de mettre des croix dans des petits cases. Evaluer ainsi les compétences en lecture, en écriture, en mathématiques. Sur le papier, c'est beau, c'est ambitieux. Le jargon sonne comme un vers de Mallarmé. Sur le papier, on sent cette envie honorable de valoriser l'élève-roi. De sublimer son statut d'écolier. Sur le papier. Seulement sur le papier.
Dans la réalité, il en est tout autre. La grille de référence du socle est complexe. Trop pour être honnête.
Pour exemple, si mon élève de troisième est capable, même en ânonnant, de décrypter un texte simple, de respecter à l'oral une ponctuation sommaire, d'en expliquer les principales étapes, alors il obtiendra une jolie gommette verte qui validera l'item "Lire", "Compétence 1", "Maîtrise de la langue française"...
Si ce même élève connaît à peu près ses tables de multiplication et sait reconnaître un triangle rectangle, il aura validé l'item "Savoir utiliser des connaissances et des compétences en mathématiques", "Compétence 3", "Les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique".
Mais ce que l'on oublie, c'est que l'on valide un élève de troisième. Un adolescent qui devra dans trois ans passer le Bac, qui dans quelques mois seulement sera un lycéen, à qui dans quelques années à peine on demandera de rédiger des lettres de motivation, des CV...
Si vous avez perdu le fil, que vous avez soudain une envie compulsive de gober un cachet d'aspirine, c'est tout à fait normal. Je suis accro à l'aspirine depuis quelques années déjà. Le jargon me donne mal à la tête. Jargon est un mot qui rime trop...
Depuis longtemps. J'ai mal. Ma tête explose un peu plus chaque jour. Je ne sais plus ce que je dois enseigner, à qui je dois l'enseigner, pourquoi je dois l'enseigner.
En tant que professeur principal d'une classe de troisième et professeur de français, je pensais jusque-là avoir pour rôle de les orienter au mieux. De ne jamais revoir à la baisse mes objectifs. De tous les préparer à la seconde générale, même si certains iront en lycée professionnel. De leur prouver d'ailleurs que le lycée professionnel n'a rien à envier à la voie générale, que le lycée profesionnel demande aussi d'avoir des bases solides en langue française, en mathématiques, d'avoir une culture personnelle étendue.
Je pensais que je devais leur donner les outils pour devenir des adultes complets, capables de réfléchir, de jauger, de juger avec objectivité. Des adultes capables de percevoir le monde autrement. Je pensais qu'il me fallait attiser leur curiosité, leur donner la soif d'apprendre, encore et toujours. Je pensais aussi, naïvement, qu'accepter l'échec c'était aussi progresser.
Je ne pensais pas qu'au bout de six ans d'enseignement, mon rôle se réduirait à coller des gommettes vertes ou rouges sur une grille de référence. A figer mes élèves dans des cases.
Aujourd'hui, j'avoue que je suis perdue.
Cela fait un moment, d'ailleurs, que je n'ai pas écrit sur ce blog. Je ne me reconnais plus dans mon métier. On me demande d'augmenter mes notes, de mettre des croix, de fermer les yeux sur certains manques. On me demande d'obéir, de courber l'échine, encore et encore. Nourrir les chiffres positifs du ministère. Montrer à Monsieur et Madame tout le monde que l'école française est une réussite, que 80% d'une même génération a le niveau baccalauréat, que 90% des élèves en fin de troisième ont un niveau scolaire identique à celui des autres élèves européens.
Je ne suis pas un numéro. Mes élèves valent plus que ces petits croix dans ces petites cases. Si mes élèves ont des difficultés en lecture, s'ils ne maîtrisent pas l'orthographe, s'ils sont incapables de dire qui était Napoléon, s'ils ne connaissent pas leur table de 7, s'ils pensent que Picasso est une marque de voiture, je n'ai pas le droit de les conforter dans leurs illusions. La nouvelle génération doit dépasser la précédente, non l'inverse. Je ne peux rester spectatrice de cela et me taire.
Pourtant. Je me tais.
Silence radio depuis six mois. Une lettre de démission invisible commence à s'écrire sur un coin de mon bureau. Je suis professeur de français, je ne suis pas fonctionnaire.
18:38 Publié dans Sur les traces d'un prof | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
20.09.2010
Fonctionnaire de l'état
Nouvelle rentrée. Nouvelles réformes. Les profs sont déjà dans la rue. Encore eux ? Toujours eux ! Certains ont même eu l'audace de boycotter la rentrée. De prendre en otage nos enfants ! Pourquoi ?
Certaines mauvaises langues diront qu'ils n'ont pas eu suffisamment de vacances, d'autres (plus aux faits des réalités que les précédents) qu'ils s'inquiètent pour leur avenir, et d'autres encore (ceux-là plus lucides) qu'ils s'inquiètent pour l'avenir des futures générations.
Je n'ai pas fait grève Lundi dernier. Mardi non plus d'ailleurs. J'agis en bon fonctionnaire de l'état, comme on commence à l'enseigner aux futurs enseignants. J'exerce mon devoir de réserve.
L'année dernière, on m'a appris à courber l'échine.
A fermer les yeux devant les nouvelles réformes votées cet été. On m'a appris à ne regarder que mon nombril. A ne pas penser à mes nouveaux collègues qui feront leurs premiers pas, comme moi il y a sept ans, dans le merveilleux monde de l'Education Nationale. Mais sans filet cette fois-ci. Pas d'année de stage, pas de formation. On les jettera dans la gueule du lion, nus, sans défenses, avec pour seuls bagages leur master de l'éducation. Mais cette année on m'a fait comprendre que n'importe qui pouvait enseigner. On m'a appris à accepter la suppression de postes. A accepter que je ne suis pas grand chose dans ce petit monde.
L'année dernière, j'ai appris à me taire. Mes lèvres ont été cousues à coup de crédits, de confort et de vacances au soleil. Du pain et des jeux. On y est.
L'année dernière, on a reculé de quelques siècles. Avant la lutte des classes. Avant l'école laïque et gratuite. Avant l'abolition des privilèges. Avant 1789.
L'année dernière, je suis redevenue un bon serf. J'ai appris à cultiver ma terre et à payer la dîme, sans broncher. Je n'ai plus le temps ni l'argent pour battre le pavé. Je n'ai plus le temps ni l'argent pour prendre de nouveau la Bastille. Il ne me reste que mes yeux pour contempler ce spectacle de désolation qui s'offre à moi.
Alors cette année, comme on me le demande, je vais remplir les carnets de compétences de mes élèves, cocher des cases, les faire rentrer dans de plus petites cases encore. Je vais valider leur brevet informatique, je vais les orienter vers l'ANPE la plus proche. Je vais signer des petis papiers, me réunir pour faire semblant de décider. Je vais faire mes heures de cours, en bon petit soldat, je vais faire beaucoup de discipline, pas assez de français. Je vais leur apprendre à courber l'échine, à accepter la réalité. Je vais faire comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je vais faire avec ou plutôt sans.
Cette année, je vais assister, muette et impuissante, à la mort de mon école. Cette école en laquelle pourtant je crois encore. A la mort de mon pays, de mes idéaux.
En bon fonctionnaire.
14:49 Publié dans Sur les traces d'un prof | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : grèves, carnet de compétence, b2i, privatisation, suppression de postes
15.10.2009
Retour à la normale
Souvenez-vous ! Il y a quelques temps des choses louches semblaient se tramer au sein de mon collège. Les élèves travaillaient, montaient calmement dans les couloirs, ils disaient bonjour, merci et au même revoir. Certains faisaient leurs devoirs. D'autres n'arrivaient plus en retard. On raconte même qu'un matin un élève aurait proposé à son professeur de lui porter son sac, le jugeant trop lourd pour une si jolie jeune femme. On a même pu voir de jeunes bambins pleurer à la fin d'un cours de français, refuser d'aller en récréation pour terminer leur conjugaison.
L'équipe enseignante tremblait de peur depuis quelques semaines. Chaque matin, nous entrions dans nos salles de cours à reculons. Quand un élève levait poliment le doigt pour demander la parole nous avions, pour la plupart, un mouvement de recul. Quand un autre se proposait pour effacer le tableau, nous déclinions l'invitation, préférant maculer nos vêtements de poussière de craie plutôt que de livrer notre vie aux mains de ce terrible bambin. Pire encore, nous n'osions corriger nos copies, craignant y trouver de l'anthrax ou autre poison perfide caché dans les bonnes réponses.
Mais aujourd'hui, l'équipe enseignante a retrouvé, enfin, ses repères. Tous ces signes n'étaient que de simples coïncidences. Une fausse alerte. Tout est retourné à la normale. Nos élèves ont retrouvé leur joie de vivre et leur innocence. Avec joie ce matin, j'ai pu par exemple constater une recrudescence de crachats dans les couloirs. J'ai aussi eu l'honneur d'assister à une bagarre, chose qui se faisait rare ces derniers temps, même si l'on prenait le temps de se poster, discrètement, au coin d'un couloir. Et une de mes collègues, une chanceuse, a connu, de nouveau, le bonheur de se faire insulter en plein cours.
...
Dès 8 heures ce matin, je savais que le pire était derrière nous. A peine étions nous entrés en cours, mes troisièmes et moi, qu'un élève se plaignit d'avoir été la cible d'une boulette de papier. Mon visage s'illumina alors d'un sourire. Enfin, je pus tous les punir, les laissant debout durant toute l'heure et attendant que le coupable se dénonce. Je ne vous cache pas mon appréhension. Je craignais un retour de sincérité : à tout moment je m'attendais à voir une main se lever et entendre une petite voix perfide m'annoncer "Madame ! c'est moi ! je suis désolé ! je n'ai su contrôler mon geste." Heureusement, cela ne se passa pas ainsi. Aucune petite voix. La lâcheté avait enfin repris possession de leurs jeunes esprits.
Durant l'heure suivante, bien qu'encore sur mes gardes, j'étais davantage détendue, l'épisode précédent aidant. Je n'eus pas longtemps à attendre. Un bruit innommable retentit dans les couloirs. O bonheur insoupçonné ! c'était mes sixièmes chéris ! Quelle joie que de voir leurs petits visages tout occupés à copier mille fois "je dois être silencieux dans les couloirs".
Et la journée s'acheva en beauté. Deux élèves me firent le plaisir de crier en plein cours et même de se lever sans mon autorisation et déambuler au milieu des rangs. Je ne les remercierai jamais assez. Avec frénésie, je remplis deux feuilles d'exclusion, dans un bégaiement d'extase je demandai au délégué de les conduire chez le CPE. Et mes deux bambins me firent un dernier cadeau, comme pour me dire "Excusez notre comportement de ces dernières semaines. Nous ne voulions pas vous effrayer ! Cela ne se reproduira plus : nous nous sommes égarés..." : ils me lancèrent un regard noir et l'un deux prononça ces mots, inoubliables, pour l'éternité ancrés dans ma mémoire "Ah oui ! vous ne voulez plus me voir ! Vous allez voir"... Douce menace raisonnant comme un quatuor à cordes dans mon âme.
Et ce soir c'est le coeur léger que je corrige mes copies et les décore de zéros délicieusement ornés.
Je savais que je pouvais encore croire en l'espoir.
21:13 Publié dans Devant le tableau noir | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
08.10.2009
Mais que se passe-t-il ?
Ce matin, réveil difficile. Sommeil peu réparateur. Il faut dire que quatre heures c'est très peu. Pas envie d'y aller mais la conscience professionnelle est un des plus grands fléaux de l'humanité. Mais la conscience professionnelle a aussi ses limites : cette limite s'appelle "être en retard"...
J'ai donc pris cette liberté.
...
En arrivant au parking, je simule un grand stress et cours en direction de la cour de récréation. Là, je croise ma principale :
Moi - (en lui serrant la main, l'air concerné) : Bonjour madame !
Elle - (avec autorité) : Vous avez cours ?
Moi - (dans ma tête) : Non non ! je fais mon footing matinal - (avec mon air désolé d'enseignante consciencieuse mais épuisée par tant de travail et d'investissement personnel, un léger souffle dans la voix) Oui ! et il faut que j'y aille d'ailleurs ! j'ai prévenu ! ils m'attendent ! (intérieurement) avec impatience...
Elle - (toujours désireuse d'asseoir son autorité sur le "personnel enseignant") : Dépêchez vous alors.
...
Un sourire imperceptible au coin des lèvres, je monte à la hâte (fausse hâte, vous m'aurez comprise...) les escaliers menant à la cour de récréation. Je m'imaginais déjà, courir à travers le collège pour retrouver mes élèves. Sont-ils en permanence ? Au CDI ? Dans ma salle ? Rentrés car on m'a annoncée absente ? Cachés peut-être ?
Et qu'aperçois-je au loin, assis sagement (et calmement) sur le muret de la cour : mes troisièmes. J'ose un signe de la main en leur direction, me disant que cela ne servirait à rien, qu'ils feraient comme s'ils ne m'avaient pas vue et que je devrais encore parcourir quelques difficiles mètres matinaux pour les récupérer...
Mais non ! ma main s'est à peine agitée qu'ils se sont tous levés, comme un seul homme, se sont gentiment rangés sous le préau et m'ont attendue.
Moi - (estomaquée, pensant finalement ne pas m'être réveillée et être encore au milieu d'un rêve) : Je suis bien dans le bon collège là ? Vous êtes bien les 3eB, je ne me trompe pas ?
Une élève - (pas tout à fait réveillée) : Pourquoi vous dites ça madame ?
Moi - (définitivement réveillée) : Pour rien ! Pour rien ! Allez, on monte en classe.
Mais je n'étais pas au bout de mes surprises ! Ces êtres monstrueux avaient méticuleusement préparé leur coup : ils sont montés jusqu'au troisième étage sans un bruit. On aurait dit qu'ils étaient tous devenus aphones et portaient tous des chaussons. Puis ils se sont rangés devant ma salle et m'ont attendue. Encore...
J'ai ouvert ma salle... Et par pur esprit de provocation, j'en suis certaine, Ils sont entrés sans un bruit. Ont sorti leurs affaires. Ont attendu que je leur demande de s'asseoir. Et se sont assis, calmement, sans faire ce bruit infernal des chaises qu'on traine sur le carrelage.
Dernière manigance de leur part : ils ont travaillé. Pire encore : ils ont TOUS fait leurs devoirs.
Moi (tentant de dissimuler ma stupéfaction et cherchant à les déstabiliser à mon tour) : Vous avez fait vos devoirs ? Pourtant je vous en avais donné beaucoup !
Une élève (fière) : Oui madame ! j'y ai passé mon mercredi avec P.
Un autre (faussement terrifié) : Oui madame ! On n'a pas envie d'avoir un mot dans nos carnets.
Moi : ...
...
Je vous le dis : il se prépare quelque chose de mauvais, mauvais. Préparons-nous ! la fin du monde est proche mes amis !
...
Petite nuance pour terminer tout de même sur une note positive : j'ai puni deux élèves aujourd'hui, ils n'écoutaient pas en cours, en ai exclu un, il se battait alors que ça avait sonné et qu'il devait être en rang, et ai fait copier une classe durant une heure, ils m'ont fatiguée avec leurs bavardages. Il reste donc encore de l'espoir : il reste encore des esprits libres !
20:19 Publié dans Devant le tableau noir | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


