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27.06.2007

Marathon

Une année d'entraînement, éreintant, fatiguant, épuisant. Les nerfs mis à l'épreuve. Les muscles cent fois sollicités. Qu'il tonne ou qu'il neige. Par temps de grêle ou de canicule. Une année entière pour se préparer à ce grand jour. Une course contre la montre, un défi lancé à soi-même. Un parcours qui semble même surhumain au non initié. Et pourtant. Pourtant ils sont plus d'un millier chaque été à relever ce défi. Sans broncher. Sans se plaindre. Juste par citoyenneté.

Ils ont tous la même soif de vaincre. De survivre. La même rage au ventre. La même bouteille d'eau minérale coincée au fond de leur sac, entre la trousse et le téléphone. La même barre chocolatée. Certains osent emporter avec eux une banane, un oeuf dur même. Une tactique odorante, un secret transmis de père en fils et de mère en fille, faite pour intimider l'adversaire.

Chacun se retrouvera, le jour du grand départ, enfermé dans une salle où parfois il pourra faire plus de 20 degrés. Chaque année, ils joueront leur vie dans cette salle. Tenteront  de se surpasser. Ils iront jusqu'au bout d'eux mêmes, le stylo rouge à la main. Cette étuve estivale n'aura pas raison d'eux. Ils se sont tous jurés de faire mieux que l'année précédente. De vaincre. Vaincre contre cette affreuse pile de copies d'examens qui les attend. En un minimum de temps.

Mais comme chaque année, ils en auront pour la journée entière, à corriger cette trentaine de copies. Dictées. Rédactions. Questions de compréhension. Longue ascension vers la note fatidique. Rythmée par des marques à l'encre rouge, des gorgées d'eau rapides. Quelques coulées de sueur face à la difficulté de certaines questions... Des interrogations sur la manière de noter. Etre intransigeant ou ne pas l'être, telle sera la question que tous se poseront. Même ceux qui en deux heures à peine, auront vaincu. Alors que les autres n'en seront qu'au tout début. Au premier virage.

Et comme chaque année, tous ressortiront lessivés, usés. Mais comblés par le sentiment du travail bien accompli...

En effet, cette année encore, ils ont été choisis, parmi l'élite de l'élite de l'enseignement du secondaire, au hasard, pour être correcteurs aux grands examens nationaux, du brevet des collèges au baccalauréat.

21.06.2007

Journée pyjama

A croire que, finalement, ils ne sont pas aussi insensibles à la chaleur... Ils n'attendaient qu'une seule chose, mes joyeux lurons, voir les conseils de classe se terminer, rendre leur livre et rester à l'ombre de leur modeste chaumière. Le collège se vide, doucement, lentement. Les degrés montent à mesure que le silence prend possession des lieux.

Mais certains courageux semblent déterminés à résister encore et toujours à l'envahisseur solaire. Tant bien que mal, ils se traînent, assaillis par la torpeur, somnolant, étouffés sous cet air cuisant. Se lever le matin devient un supplice, passer sous la douche une torture, enfiler un vêtement décent un tourment et marcher sur les trottoirs brûlants qui mènent à l'instruction un châtiment. Mais l'instruction demande certains sacrifices. Apprendre ou ne pas apprendre telle est la question. Ils le savent tous ! Ils se la posent tous. Ou presque.

C'est pourquoi, ce matin, j'ai croisé dans les couloirs une troupe de vaillantes et courageuses jeunes filles, bien décidées à aller en cours jusqu'au bout... toutes en pyjama. Il devait faire plus frais au collège que chez elle, elles n'ont pas pris le temps de se changer, elles ont saisi l'occasion. Il n'était pas question de rater une heure de cours. Coûte que coûte, quitte à mettre en péril leur image, elles iraient s'abreuver du savoir inculqué par leurs enseignants !!! Quelle est belle la jeunesse d'aujourd'hui ! Courageuse ! Intrépide ! Consciencieuse ! Scrupuleuse ! En soif perpétuelle de connaissances ! Active dans son éducation ! Indifférente au qu'en dira-t-on ?

Mais les profs d'aujourd'hui sont aussi des gens sérieux, professionnels, consciencieux, responsables, à l'image de leurs élèves. Aussi, face à cette troupe en pyjama, avide d'éducation matinale, il m'a fallu réagir, jouer de mon rôle de modèle, d'exemple pour les citoyens de demain. J'ai donc passé un coup de fil à leurs parents, afin de leur exposer la situation, les féliciter du sérieux de leurs rejetons mais leur expliquer aussi que le zèle a malgré tout ses limites : "Que se passe-t-il ? J'ai trouvé votre fille en pyjama dans les couloirs. Je m'inquiète. Est-ce grave ? Aime-t-elle tout à coup à ce point l'école ?"...

Mais me voilà rapidement rassurée. Ils me confient, d'une voix endormie, que ce n'est pas grave. Elles ne faisaient que passer. Ce matin, elles n'ont pas eu le temps de s'habiller. Elles sont donc sorties ainsi fagotées. Comprenez-les. Elles sont simplement passées pour déposer leur dossier d'inscription. Oui madame ! pour l'année prochaine ! Certainement pas pour aller en cours. Et puis il n'y a plus cours. Elles le leur ont dit. Mais non madame !!! Il n'y a rien de grave tout de même à sortir dans la rue en pyjama. Madame ? Vous êtes encore là Madame ? Madame ? Allo ?

Madame a perdu sa voix. Madame n'a pas vu le temps défiler. Madame se sent bien vieille du haut de ses 27 ans. Il est loin le temps où les enfants se réveillaient en sueur, après avoir fait un horrible cauchemar, celui d'aller à l'école en pyjama... Madame est has been alors Madame se tait. Elle n'a que ça à faire.

Madame ne comprend plus rien au monde qui l'entoure. Madame va aller se coucher. Mais elle ne sait pas en quelle tenue...

12.06.2007

Chaleurs

Il fait vingt-cinq degrés dans les salles de classes. Il est devenu vital de laisser les portes ouvertes pour faire cours et éviter l'insolation. On en est arrivé au point de menacer les élèves de les laisser cuire dans cette étuve, s'ils ne font pas le silence.

On devient intolérant, impatient. On ne supporte ni le bruit, ni les élèves, ni soi-même. Il devient impossible de se mouvoir dans les rangs sans suer comme un mercenaire. Il devient impossible d'élever la voix sans craindre la rupture d'anévrisme. Nos gestes sont lents. Moins précis. On est avachi sur nos bureaux respectifs. Incapable de relever la tête. Ou de bomber le torse. On n'arrive plus à distinguer d'où viennent les bavardages. Qui triche aux contôles.  On était déjà bon à pas grand chose. On est à présent devenu bon à rien. On est impotent. Notre sort nous colle à la peau, poisseux, odorant. On est devenu incapable d'enseigner. Incapable même de jouer les flics.

On stagne. On se traîne lamentablement.

Et eux, ils nous regardent. Ils rient. Ils nous observent, nous décomposer, lentement, sous les ultra-violets de la rampe pédagogique, sous leurs yeux amusés. Ils continuent de courir dans la cour de récréation. Ils se battent. Se chamaillent. Ils s'insultent. Eux, ils ont encore l'énergie et la sève suffisante pour écrire sur les tables, immortaliser cette année scolaire, une dernière fois. Eux, ils ont encore les idées claires, limpides comme un ciel d'hiver. Ils sont encore capables, malgré la fournaise, de titiller la patience du prof. de tester, encore une fois, juste une dernière, ses nerfs.

Comment font-ils ?...

Je veux retrouver l'autre côté du miroir, revoir le revers de la glace,  juste une fois...

11.06.2007

Pris la tête dans le sac

Plantons d'abord le décor.

Une salle de classe banale. Des affiches de films et exposés de tout genre sont collés aux murs. Quelques feuilles de papier jonchent le sol. Un silence propice au travail semble régner. De jeunes adolescents, en quatrième, sont tous calmement assis devant leur bureau. Les cerveaux sont pris par la lecture d'une pièce de Molière. On décrypte difficilement cette langue qui est pourtant la nôtre. On s'efforce de comprendre. On tente de transposer ce monde théâtral à notre quotidien. On essaie. On fait de son mieux.

On entendrait presque une mouche voler. On croirait presque à un miracle de fin d'année. Ce genre de miracle dont on rêvait, enfant, quand on jouait déjà à être prof...

Mais le rêve tourne vite à la science fiction quand le regard du prof s'arrête sur un élève, assis calmement devant son bureau. Comme les autres son livre est ouvert devant lui. Comme les autres, une trousse, remplie de crayons, trône sur sa table. Comme les autres, il est perdu dans ses pensées. Comme les autres... ou presque... La seule différence est que cet élève a mis sa tête au fond de son sac à dos. Et il regarde le prof, au travers de ce "masque" de fortune. Sérieusement. Comme si tout était normal. A quoi pense-t-il ?

Le prof n'en croit pas ses yeux. Le prof ne sait pas quoi dire. Avec un sourire imperceptible (en tout cas pour celui qui a sa tête au fond d'un sac) il prend à témoin les autres élèves. Non ! ils ne rêvent pas ! Ils sont tous les spectateurs de cette scène, surnaturelle. Digne d'une comédie burlesque.

Et l'autre ne se démonte pas. Il reste là. Droit. Fier. Souriant peut-être. Il regarde le prof. A travers son sac. On le regarde tous. Le prof s'entend lui demander ce qu'il fait la tête au fond de son sac. Il entend une voix étouffée lui dire qu'il y est bien, au chaud et à l'abri. Le prof reste sans voix.

Et ce prof, c'était moi.

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