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24.01.2008

Rituel

Mon cher Ministre, face à la mobilisation massive de mes collègues dans la rue, a qualifié ce mouvement de protestation de "rituel". Comme si, Le prof avait besoin de sa petite grève mensuelle pour se sentir vivant et à l'aise dans sa peau d'enseignant surpayé...

Quel plaisir en effet que de faire grève : l'odeur des corps en mouvement, le bruit du macadam sous les semelles, le son d'un mégaphone délabré, le retentissement des chants de guerre, le rire étouffé des passants ("encore eux ! z'ont que ça à f..."). Ce petit plaisir, est accessible à tous pour la modique somme de 70 euros... On ne se prive  d'aucun bonheur quand on est prof.

Toute excuse est bonne pour sortir dans la rue Monsieur le Ministre : un salaire de 1500 euros validant nos 6 ans d'étude, des classes surchargées en zone sensible, des suppressions de poste, des manque de moyens pour le dispositif Ambition Echec Réussite. Bref, Le prof sort dans la rue pour ne revendiquer que des choses sans importance !Finalement, ce n'est qu'un rituel. Il avait raison. Le prof est un animal ritualisé, que plus personne n'écoute. Sa place dans la société est si peu importante : il ne sert qu'à former de futurs citoyens, à leur apprendre à utliser les mots pour lutter, non des allumettes et des bidons d'essence...

Quoiqu'il en soit, celle-ci non plus je ne la ferai pas. Mon banquier le prendrait très mal...

01.01.2008

Bonne année

On ne peut pas être enseignant au hasard. On ne peut pas être un bon prof sans en avoir la vocation. Toutes les connaissances du monde, tout le savoir encyclopédique ne suffisent pas. Cela va bien au-delà.

Je ne sais pas si je suis un bon prof. Je ne sais même pas ce qu'est "être un bon prof". Tout ce que je sais c'est que je SUIS prof, dans ma chair, dans mon sang, dans mon âme. Je dors prof, je mange prof, j'aime prof. Je ne saurais pas définir mon métier : il est moi, je suis lui. Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Ce n'est pas un gagne-pain, ce n'est pas non plus un faire-valoir, c'est juste une évidence.

Quand j'étais encore étudiante, je savais que je ne saurais exercer autre chose que cet unique métier : les perspectives d'avenir pouvaient donc sembler limitées mais pour moi elles étaient infinies. Evidemment, l'année du CAPES je ne m'imaginais pas enseigner dans les quartiers difficiles. Cela me faisait peur, cela semblait si loin de moi. Ce monde-là, je le voyais violent, dur, insensible, inculte, ingrat, étranger.

Mais j'ai cru en ma bonne étoile : j'ai passé le concours avec dans l'idée d'enseigner comme ces profs qui avaient été mes modèles quand j'étais encore lycéenne... Enseigner à un public muet et discipliné, dans l'attente béate de la connaissance et du savoir... comme je l'apprendrais, quelques années plus tard, sur les bancs de l'IUFM.

J'ai eu le concours. J'ai été affecté, lors de l'année de stage, dans un collège idéal. Ma bonne étoile ne m'avait pas laissé tomber. Sans surprise aucune, j'ai été validée en juin par l'inspection académique. Je suis devenue prof sur le papier.

Et puis horreur ! Première affectation dans un des collèges les plus difficiles de ma ville. Pleurer, pester contre ma bonne étoile, regretter mes choix, avoir des remords, n'a rien changé. En septembre 2004, ma vie allait être bouleversée. Mais pas dans le sens attendu.

Trois ans et un trimestre ont passé depuis.

Je ne regrette plus rien. Ni d'avoir choisi d'enseigner, ni d'avoir été propulsée dans ce que certains nomment à tort "la jungle urbaine". C'est ici et maintenant que je suis une vraie prof. C'est aux contacts de ces gamins en demande de repères, qui n'ont connu pour la plupart que les cris et les coups comme contacts avec le monde adulte, que je suis devenue MOI. Je ne pense plus du tout à mes "petites chaises disciplinées" de mon premier collège. Je ne les regrette pas. Elles ne m'ont rien apporté et je ne leur ai rien apporté.

Chaque matin, je me lève, sans peur, sans appréhension. Et je sais que la journée sera pleine de rebondissements, de surprises. Et que ce ne sera pas toujours facile. Et je sais qu'à 20 heures, je rentrerai chez moi, parfois fatiguée, parfois même découragée, mais avec toujours au fond du coeur cette hargne, cette envie, cet amour, ce bonheur d'exercer un pareil métier. Je sers à quelque chose, je ne vis pas dans l'inutile et le superflu. Je suis quelqu'un, pour EUX, mes bambins. Et ça suffit à me rendre heureuse. Et c'est cette même hargne, que j'ai là, tapie au fond de l'âme, qui les fera grandir, EUX, qui les fera à leur tour devenir quelqu'un.

Il est très difficile de parler de mon métier. C'est quelque chose de très intime, de différent suivant chaque personnalité. Je n'enseigne comme aucun de mes collègues, aucun de mes collègues n'enseigne comme un autre. Mais on a tous en nous, et on l'aura jusqu'au dernier souffle, cette petite voix qui déjà tout petit nous chuchotait : "ils ont besoin de toi et tu as besoin d'eux, alors n'hésite pas, va au front ! Et bats-toi."